Ibrahim Maalouf, petit prince de France

25/02/2017

Changement de maison pour la cérémonie des César qui a eu lieu hier soir à la salle Pleyel et pas au théâtre du Châtelet, en travaux de rénovation dès le mois de mars.

Changement de maison, mais aussi de maître de cérémonie puisque les téléspectateurs attendaient, pour une seconde saison, et après sa réussite l’année dernière, Florence Foresti, mais c’est Jérôme Commandeur qui a été aux commandes de la 42e édition. Moins exubérant, plus calme, et plus en retrait que celle qui l’a précédé dans cette tâche, l’humoriste a rendu juste un bon devoir scolaire, sans vulgarité, ni redondance, mais lisse et linéaire, sans aspérités. Heureusement que cette soirée orpheline d’un président due à l’affaire Polanski, avait des invités de marque comme l’élégantissime George Clooney et sa sublime femme Amal, et l’unique Bébel, représentant de tout le cinéma français. C’est à l’agent OSS 117, The artist Jean Dujardin, qu’est revenu le plaisir d’offrir à George Clooney un César d’honneur, dans un exercice de traduction spectacle assez hilarant et qui n’a atténué en rien la portée politique du discours d’un Clooney plus anti-Trump que jamais. Et plus tard, dans la soirée, de rendre hommage à Jean-Paul Belmondo. Ovation debout de plus de cinq minutes pour celui « qui a su faire la plus grande cascade dans sa carrière : le grand écart entre les films d’auteur et les films populaires » (lire ci-contre).
Enfin, si cette soirée a eu souvent le ventre mou et de longues plages d’ennui, elle a eu aussi ses grands moments d’émotion, l’arrivée de Bébel sur scène ; la victoire de Xavier Dolan ; celle d’un chouchou de L’Orient-Le Jour, Ibrahim Maalouf, et celle de Gaspard Ulliel, qui ont remporté tous deux leurs duels contre les non moins talentueux Gabriel Yared et Pierre Niney (lire portraits ci-dessous); le sacre de l’immense Isabelle Huppert, et ces petites pépites de plaisir, comme le minishow de James Thierrée, le petit-fils de Chaplin, meilleur second rôle masculin, et le bonheur de l’équipe de Divines, meilleur premier film. Et si François Ozon est reparti quasi bredouille malgré ses onze nominations, le véritable grand gagnant de cette 42e édition était la diversité de ce cinéma français qu’on adore adorer et… critiquer.

AFP / Bertrand GUAY

LE SOUFFLE D’INFINIES LIBERTÉS D’IBRAHIM MAALOUF

On pourrait commencer cette histoire par : « Il était une fois un enfant né à Beyrouth en 1980 sous les bombes, rêvant d’être architecte pour reconstruire son pays. » Mais on préférerait dire : « Il était une fois un artiste tombé dès sa naissance dans une trompette à 1/4 de ton, rêvant de transmettre un souffle de liberté. » Son père, Nassim Maalouf, lui offrira cet instrument de son invention qui lui permettra d’embrasser le monde avec sa double culture. Éduqué à l’art de l’improvisation, mais aussi à la trompette classique, Ibrahim Maalouf, muni de son diplôme du Conservatoire national supérieur de musique, compose et surtout il improvise. Il ira à la rencontre des musiques du monde, comme le hip-hop, l’électronique ou encore les harmonies indiennes, balkaniques et sud-américaines. Il saura chuchoter à l’oreille du mistral et de l’alizée, du khamsin et du simoun. Partagera les secrets du désert et de la forêt amazonienne, frissonnera au frottement des palmiers ou des sequoias. Son album Wind, sorti en 2012 et hommage à Miles Davis, lui vaut alors d’être récompensé artiste de l’année aux Victoires du jazz.
Mais la vraie consécration arrive en 2014, lorsque Maalouf reçoit pour son album Illusions une Victoire de la musique dans la catégorie meilleur album de musiques du monde, récompensant pour la première fois en 29 ans un projet instrumental. Le travail de l’artiste se résume dans la transmission et dans la collaboration avec d’autres musiciens, orchestres ou chorales. S’il s’est tourné actuellement vers la chanson, c’est au cinéma, sa nouvelle passion, qu’il consacre tout son temps. Après une première nomination aux césars en 2015 pour le Yves Saint Laurent de Jalil Lespert, Ibrahim Maalouf a cette fois été nominé pour Red & Black Light, bande originale du film Dans les forêts de Sibérie (de Safy Nebbou), composition éponyme de l’album qui lui a valu la récente Victoire de la musique.

Laurent Emmanuel / AFP

LES FÊLURES BLEU MYSTÈRE DE GASPARD ULLIEL

En 2005, l’Académie des arts et techniques du cinéma décerne au jeune comédien Gaspard Ulliel le césar du meilleur espoir masculin. Il est alors âgé de 21 ans. Certains acteurs et actrices ne font pas long feu après cette victoire. Ce n’est pas le cas de cet ange-démon qui, après son prix pour Un long dimanche de fiançailles, réalise un parcours au rythme lent mais sûr et revient cette année arracher (peut-être) des mains de Pierre Niney, nominé pour le film Frantz, le césar du meilleur rôle principal masculin pour Juste la fin du monde. Serait-ce donc la revanche pour Ulliel qui s’était fait souffler la récompense en 2015 par ce dernier, les deux comédiens ayant chacun joué dans un biopic sur le couturier Yves Saint Laurent ? Le comédien, accusé (à tort) d’être simplement le beau chouchou de ces dames, se trouve dans cette cuvée 2016 à l’affiche de deux films où il incarne étrangement deux personnages torturés, sous le nom de Louis. Toujours aussi étrange, ce rôle choisi pour lui d’Hannibal Lecter jeune en 2007.
L’acteur au regard azuré, plongé dans un visage au sourire enjôleur tout aussi énigmatique, a su séduire les cinéastes Martin Scorsese et James Gray à cinq ans d’intervalle. Ils ne se seraient d’ailleurs pas permis de choisir quelqu’un de lisse pour leur Bleu Chanel. Et même s’il revendique une vie calme loin des spotlights et loin de toute bizarrerie, il dira pourtant dans un des clips de Bleu : « N’attendez plus de moi que je sois la personne que j’étais auparavant », avant de faire sauter en éclats une conférence de presse qu’il animait. Voilà qui résume en quelques mots le parcours d’un comédien « qui sait puiser dans ses fêlures pour incarner la réalité d’un personnage ».

KARIM SAHIB / AFP

GABRIEL YARED, LA NUIT JUSTE APRÈS L’ORAGE

Kazim Y. LAHOUD

Un jour, dans quelques années(-lumière), sur l’une des sept planètes habitables tout récemment découvertes par des astronomes belges, les futurs colons auront, greffée à même la peau, une puce avec leur playlist idéale. Gravées sur cette puce, il y aura beaucoup de Gabriel Yared. L’horreur serait qu’ils soient obligés de résumer le Franco-Libanais, césarisé, oscarisé, nimbé de cent et une poussières d’étoiles, à cinq bandes originales de film. Sauve qui peut (la vie), parce que c’est le dernier vrai Godard ? Agent trouble, parce que rarement actrice, Deneuve en l’occurrence, n’aura été aussi bien mise en musique ? Camille Claudel, parce que la Adjani a rarement été aussi… folle ? IP5 : l’île aux pachydermes, pour l’Himalayen Montand qui mourait et l’incandescent Martinez qui naissait? L’Amant ou The English Patient, évidemment ? La vie des autres, pour l’affolant magma de frissons implosés dans chaque pore de chaque spectateur ? Juste la fin du monde parce que la musique y campait un personnage à part entière ? Peu importe. La seule certitude, c’est qu’il y aura, férocement, forcément, dans chaque puce, chaque playlist, un morceau de Gabriel Yared. Un morceau-monde, dans lequel flottent, unis, fédérés, le rire, la larme, la terre, l’air, le feu et l’eau, le sang, la sueur, le sperme, la salive, la peur, la rage, les cinémas irréels, les océans et les volcans, les araignées qui dansent sous le crâne de Betty, l’amour à mort dans les yeux de Zorg ; un morceau imparable, insondable, insensé ; un morceau, mais le sait-il lui-même, Gabriel Yared, juste universel : Des orages pour la nuit, dans l’hypercœur de ce 37°2 le matin de toutes les beautés, de toutes les maladies, de toutes les renaissances.
Maurice Ravel sourit. Plus encore : il trépigne de fierté.

AFP / THOMAS SAMSON

PIERRE NINEY, LA TECTONIQUE DES PLAQUES

Kazim Y. LAHOUD

François Truffaut disait de Catherine Deneuve qu’elle était un vase dans lequel on pouvait mettre n’importe quelles fleurs. Qu’elles seraient automatiquement, nécessairement magnifiées. Toutes proportions gardées, Pierre Niney est, aussi, ce vase cinématographique; cette page blanche sur laquelle peuvent être écrits, raturés, griffonnés ou calligraphiés n’importe quels mots. Pierre Niney peut tout jouer: l’Hippolyte de Racine, une biche blessée, le Fadinard de Labiche, l’amant sex toy d’une Virginie Efira de 20 ans son aînée, un fer à repasser qui tombe amoureux d’une rose, le Fenton de Shakespeare, un Yves Saint Laurent très style Actors Studio, le commandant Cousteau, un extraterrestre xénomorphe – absolument tout. Son visage, qui a cette mollesse fascinante de la pâte à modeler ; son corps, dégingandé comme rarement, un vrai champ de promesses, et cette explosion de Pierrot(s) lunaire(s) un peu freaks, un peu schizos, qui éclabousse à chaque fois les spectateurs, font de ce comédien de 27 ans, plus jeune césarisé dans la catégorie reine du meilleur acteur et en lice cette année pour le très équivoque Frantz de François Ozon, un modèle d’ambiguïté. Il y a des portes cachées, des fenêtres qu’on croyait rouillées à tout jamais, des trappes secrètes qui s’entrouvrent quand Pierre Niney apparaît sur scène ou à l’écran. Il y a des strates ; une tectonique des plaques qui s’opère quand ce garçon joue. Quand il ouvre la bouche. Quand il pose ses mains, inouïes, sur une femme ou sur un homme. Hitchcock l’aurait adoré, aurait amplifié au maximum ce flou dingue et génial d’aubes fifty shades of grey.
Son prochain rôle ? Romain Gary. À moins que ce ne soit Émile Ajar. Il n’y a pas de hasard(s).

AFP / Bertrand GUAY

LE BORSALINO DU CASCADEUR

On m’appelait Pierrot le Fou. J’en ai fait des folies dans ma vie. Mes premières cascades (outre celles que j’exécutais au Conservatoire), je les ai réalisées pour le gala de l’Union des artistes. Mais j’ai été aussi L’Homme de Rio, et c’est là où j’ai démontré mes grandes capacités de cascadeur, beaucoup plus que sur Cartouche. Je ne les préparais pas vraiment, ces cascades : j’arrivais le matin sur le tournage, demandais le plan de travail et me lançais.
L’une des scènes les plus dangereuses de L’Homme de Rio a été celle quand, poursuivi par des tueurs, je devais passer du sommet d’un immeuble en construction à un autre grâce à un câble tendu au-dessus du vide. Mes blessures, elles ont été nombreuses, aussi nombreuses que les femmes que j’ai aimées et que j’ai eues dans mes bras. C’est dire que je n’ai pas eu L’itinéraire d’un enfant gâté : entorse à la cheville gauche lors du tournage de L’Homme de Rio ; jambe blessée et doigts foulés en exécutant une cascade pour Les tribulations d’un Chinois en Chine ; foulure de la cheville dans une charge à la baïonnette pour Les mariés de l’an II ; cuisse déchirée et 10 jours de convalescence après avoir traversé une fenêtre vitrée, plus foulure d’articulation gauche, élongation du tendon, ligaments de la cheville arrachés, jambe plâtrée, 12 jours d’immobilité après avoir sauté d’une voiture en marche dans Le Magnifique, et main droite fracturée et déchirée, et fêlure du bras, lors de la cascade sur les toits des Galeries Lafayette dans Peur sur la ville. Ma « plus belle cascade a été (mon) grand écart entre les films d’action et les films populaires », a dit de moi Jean Dujardin…
Enfin, tout cela n’est rien depuis que j’ai eu mon accident vasculaire cérébral, que j’ai néanmoins réussi à surmonter. Avec endurance et grâce à ma condition physique. Pourquoi pensez-vous qu’on m’ait surnommé L’As des As ou Le Magnifique ? Moi je dirais plutôt que c’est parce que je suis juste un Professionnel. C’est tout…

*Un hommage a été rendu à Jean-Paul Belmondo hier lors de la 42e cérémonie des César.

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