Harès Chéhab : « Le rapport entre le spirituel et le temporel se révèle être un véritable enjeu de civilisation »

Le pape François recevant l’imam d’al-Azhar, Ahmad Mohammad el-Tayeb, au Vatican, en mai 2016 Archives/Max Rossi/Reuters

DIALOGUE ISLAMO-CHRÉTIENEn effectuant sa visite au Caire, le pape François manifeste l’importance qu’il accorde au dialogue interreligieux entre le Vatican et al-Azhar

Fady NOUN | OLJ

26/04/2017

La déclaration finale émanant de la conférence du 28 février-1er mars 2017 à al-Azhar est importante dans la mesure où elle renouvelle les fondements des rapports traditionnels entre le spirituel et le temporel dans l’islam sunnite, estime l’émir Harès Chéhab, à quelques jours de la visite du pape François en Égypte, où il est attendu vendredi
M. Chéhab, secrétaire général du Comité national pour le dialogue islamo-chrétien, était intervenu lors de cette conférence qui a rassemblé, deux jours durant, plusieurs centaines de spécialistes religieux et civils, chrétiens et musulmans du monde entier. La conférence a définitivement banni du discours politique de l’islam sunnite sur lequel s’exerce l’influence d’al-Azhar, le mot de « minorité », ainsi que l’exercice d’une discrimination violente à l’égard des non-musulmans au nom de l’islam. Une égalité de tous, musulmans et non-musulmans, devant les lois de « l’État national constitutionnel » est désormais la logique qui s’impose
– D’une manière fondamentale, affirme le secrétaire général du Comité national pour le dialogue islamo-chrétien, représentant le patriarcat maronite, il ne fait pas de doute qu’il y a désormais un avant et un après le congrès d’al-Azhar sur “La liberté et la citoyenneté, la diversité et la complémentarité” qui s’est tenu au Caire. Ce congrès a jeté les bases d’un renouveau du dialogue entre l’islam et le christianisme, des bases plus réalistes et plus claires, dont les instances religieuses seraient garantes
–  Auparavant, précise-t-il, ces rapports étaient édifiés sur des points de convergence des deux religions, mais laissaient de côté leurs divergences, pour ménager le climat positif qui devrait présider au dialogue. De ce fait, le fossé s’est creusé entre ce qui se disait et le vécu de ces rapports, et l’on versait trop souvent dans les déclarations tactiques, plutôt que dans le dialogue stratégique à long terme. »
–  Après al-Azhar, sous l’effet cumulé des dialogues déjà entrepris par le passé, et d’une actualité brûlante qui a affecté l’image de l’islam et le concept même d’État tel qu’il s’est établi dans le monde arabe, le dialogue a pris une qualité fondatrice et qu’il n’avait pas auparavant, relève M. Chéhab. Le rapport entre le spirituel et le temporel s’est ainsi révélé être un véritable enjeu de civilisation. Sur ce plan, les prises de position d’al-Azhar rejoignent des idées-forces développées par le pape Benoît XVI dans son exhortation “L’Église au Moyen-Orient, témoignage et mission” (2011) », écrite dans le sillage du Synode sur le Moyen-Orient

Libérer la croyance du poids de la politique
Benoît XVI s’y efforce d’établir entre le temporel et le spirituel le rapport « d’unité-distinction » que le christianisme établit sur un plan général entre raison et foi. Dans son Exhortation, il défend l’idée d’une « saine laïcité » (vers laquelle tend l’islam, mais qu’il hésite encore à nommer ainsi, textuellement), par opposition à une autre laïcité « devenue sécularisme », « dans sa forme extrême, idéologique ». C’est ainsi que Benoît XVI affirme :

– La saine laïcité (…) signifie libérer la croyance du poids de la politique et enrichir la politique par les apports de la croyance, en maintenant la nécessaire distance, la claire distinction et l’indispensable collaboration entre les deux. Aucune société ne peut se développer sainement sans affirmer le respect réciproque entre politique et religion en évitant la tentation constante du mélange ou de l’opposition. Le rapport approprié se fonde, avant toute chose, sur la nature de l’homme – sur une saine anthropologie donc – et sur le respect total de ses droits inaliénables. La prise de conscience de ce rapport approprié permet de comprendre qu’il existe une sorte d’unité-distinction qui doit caractériser le rapport entre le spirituel (religieux) et le temporel (politique), puisque tous deux sont appelés, même dans la nécessaire distinction, à coopérer harmonieusement pour le bien commun. Une telle laïcité saine garantit à la politique d’opérer sans instrumentaliser la religion, et à la religion de vivre librement sans s’alourdir du politique dicté par l’intérêt, et quelquefois peu conforme, voire même contraire à la croyance. C’est pourquoi la saine laïcité (unité-distinction) est nécessaire, et même indispensable aux deux. Le défi constitué par la relation entre le politique et le religieux peut être relevé avec patience et courage par une formation humaine et religieuse adéquate
–  En effectuant sa visite tant attendue au Caire, conclut M. Chéhab, le pape François manifeste très certainement l’importance qu’il accorde au dialogue interreligieux entre le Vatican et al-Azhar, réaffirmant par là même que l’établissement d’un sain rapport entre le temporel et le spirituel est l’affaire de tous
L’Exhortation de Benoît XVI, note-t-on, ne dit pas autre chose : – Le monde entier fixe son attention sur le Moyen-Orient qui cherche sa voie. Puisse cette région montrer que le vivre-ensemble n’est pas une utopie et que la méfiance et le préjudice ne sont pas une fatalité. Les religions peuvent se mettre ensemble au service du bien commun et contribuer à l’épanouissement de chaque personne et la construction de la société (…). Comme le reste du monde, le Moyen-Orient connaît deux réalités opposées : la laïcité avec ses formes parfois extrêmes, et le fondamentalisme violent qui revendique une origine religieuse. C’est avec grande suspicion que certains responsables politiques et religieux moyen-orientaux, toutes communautés confondues, considèrent la laïcité comme athée ou immorale. Il est vrai que (…), dans sa forme extrême et idéologique, cette laïcité devenue sécularisme nie au citoyen l’expression publique de sa religion (…). Ces théories sont anciennes. Elles ne sont plus seulement occidentales et elles ne peuvent pas être confondues avec le christianisme

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