Fayçal, le roi qui sort l’Arabie du Moyen Âge

LA SAGA DE L’ÉTÉLe deuxième successeur de Abdelaziz contribuera à faire de son royaume le centre du monde arabe.

29/08/2017
Le destin a donné à l’Arabie saoudite la chance d’avoir eu, dans un laps de temps très court, deux rois visionnaires qui, l’un après l’autre, façonneront le pays.

Il y eut d’abord le roi Abdelaziz ibn Saoud, le fondateur du royaume, en septembre 1932. À sa mort, en 1953, il laisse derrière lui l’un des États les plus puissants et les plus influents du monde musulman. Mais c’est durant les dix ans de règne de l’un de ses fils, Fayçal, de 1964 à 1975, que l’Arabie saoudite passera du Moyen Âge au milieu de XXe siècle. En fin tacticien, Fayçal aura prouvé qu’on peut faire de grandes choses dans un délai limité. En une décennie, une œuvre qui aurait pris normalement une génération est mise en place. Force est toutefois de reconnaître que les circonstances y seront pour quelque chose, notamment avec la relative éclipse de l’hégémonie égyptienne après la guerre des Six-Jours, en 1967.
Né à Riyad en 1906, Fayçal est le troisième fils d’Ibn Saoud. Sa mère est Tarfa bent Abdallah ben Abdullatif al-Cheikh, dont le père était l’un des principaux conseillers de la famille des Saoud. Après la mort de sa mère, Fayçal est élevé par ses grands-parents. Il passe son enfance dans un vieux palais de Riyad avec Saoud et Turki, ses deux frères aînés. Fayçal entre très tôt dans la vie politique. Dès 1919, le jeune prince alors âgé de 13 ans fait partie d’une délégation saoudienne partie en Europe négocier l’après-guerre. À 15 ans, son père l’associe aux affaires militaires, alors que les conquêtes se poursuivaient pour unifier le royaume. En 1925, âgé de 20 ans, il est nommé vice-roi de la région du Hijaz, où il s’est occupé de l’entretien des sanctuaires et du pèlerinage à La Mecque. Avec la création de l’Arabie saoudite en 1932, Fayçal devient ministre des Affaires étrangères du royaume. Ses fonctions l’amènent à entrer de plain-pied dans le monde de la diplomatie, lui permettant de voyager souvent à l’étranger lors de visites officiels. Son fils, le prince Saoud el-Fayçal, lui succédera au poste de chef de la diplomatie durant plusieurs décennies.
Fayçal organise en 1945 la rencontre historique entre le roi et le président américain Franklin D. Roosevelt à bord du Quincy, sur le canal de Suez.
Avec la mort de Abdelaziz, le 9 novembre 1953, son fils aîné Saoud lui succède à la tête du royaume. Fayçal est désigné prince héritier, conservant son poste de ministre des Affaires étrangères.
En 1958, les chefs de la famille royale et les hauts dignitaires religieux font pression sur Saoud pour nommer son frère Premier ministre. À ce poste, Fayçal dispose de larges pouvoirs exécutifs. Suite à des divergences avec le roi, il démissionne deux ans plus tard, avant d’être rappelé à ce poste en 1962.
C’est durant cette période qu’en tant que chef du gouvernement, Fayçal établit sa réputation de figure réformatrice et modernisatrice. Il introduit l’éducation pour les femmes et les filles malgré la consternation de nombreux conservateurs, qui restent empreints de doctrine rigoureuse wahhabite de l’islam.
C’est aussi sous sa présidence du gouvernement que l’Arabie saoudite abolit formellement l’esclavage. Et Fayçal doit se battre avec l’establishment religieux pour autoriser la première station de télévision du pays.
Entre-temps, la rivalité avec Saoud demeure vivace. En 1964, lors d’une réunion des anciens de la famille royale et des ulémas, une fatwa est décrétée par le grand mufti, appelant Saoud à abdiquer en faveur de son frère. Le souverain, dépouillé de tous ses pouvoirs et jugé incompétent, accepte finalement et Fayçal lui succède le 2 novembre 1964. Peu après, le roi déchu part vivre en exil en Grèce où il finira ses jours.
Sur le plan intérieur, Fayçal joue avec succès l’équilibriste entre les tribus influentes, son habilité politique lui permettant de jouer les uns contre les autres, mais aussi entre les tendances progressistes et conservatrices du royaume. Il souhaite ainsi moderniser le pays tout en respectant ses traditions, une tâche des plus difficiles dans un pays où les coutumes tribales et l’interprétation wahhabite d’un sunnisme pur et dur sont profondément ancrées dans la société. Sous son règne, le royaume passe d’une union de mosaïque de tribus à un État fort et centralisé.
Sur le plan économique, le roi Fayçal prend plusieurs mesures visant à moderniser le pays. Il assainit les finances publiques en faisant une distinction entre les dépenses publiques et les subventions privées. Il met fin aux gaspillages des fonds publics, au favoritisme et réduit le train de vie de la famille royale. Il réforme aussi en profondeur le fonctionnement de l’administration et rend les ministres responsables de leur bilan. Il lance en outre un vaste chantier d’infrastructures à travers le vaste pays désertique.
Sur le plan agricole, il initie un plan de « fertilisation du désert » dont le but est de permettre au royaume d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. Il réorganise enfin le domaine de la défense, en créant une armée, une garde nationale et une milice du désert. Mais tous ces projets de modernisation ambitieux n’ont évidemment été possibles que grâce aux revenus du pétrole.

La guerre des Six-Jours
C’est toutefois sa politique étrangère qui fera du roi Fayçal un des plus importants dirigeants de la région. Sa crainte du communisme l’amène à choisir le camp occidental au point où son ambition était de faire tomber tout le monde arabe dans le camp américain. En 1973, il expose sa politique étrangère aux diplomates saoudiens : « Mon père a voulu être le garant des Américains à l’égard des Arabes. Moi, je veux être le porte-parole des Arabes auprès des Américains. » Il s’attellera à faire comprendre aux Arabes que leur salut ne viendra pas de Moscou, mais de Washington.
Parallèlement, il a une attitude intransigeante vis-à-vis d’Israël et s’engage à soutenir le peuple palestinien et à user de son influence sur le plan international en faveur de la cause palestinienne. C’est d’ailleurs grâce à lui que le dirigeant palestinien Yasser Arafat sera accueilli à l’Assemblée générale des Nations unies le 13 novembre 1974 et traité comme un chef d’État.
La guerre des Six-Jours fut une date importante dans la politique régionale saoudienne. Avec la débâcle des armées arabes, et notamment celle de l’Égypte, l’aura de Gamal Abdel Nasser est anéantie, et l’économie nationale égyptienne ruinée. En acceptant de renflouer les caisses du Caire, Fayçal, en position de force, porte le coup de grâce aux ambitions de son grand rival arabe. Par la force des choses, le raïs est contraint de mettre fin à ses attaques contre les monarchies du Golfe et cesse de soutenir les républicains yéménites. La défaite égyptienne et sa dépendance vis-à-vis de Riyad permettront au roi Fayçal de prendre la tête du monde arabe.
Plus tard, ce sera Fayçal qui encouragera le successeur de Nasser, Anouar Sadate, à s’éloigner de l’Union soviétique. Ses bonnes relations avec Washington ne lui interdisent pas d’utiliser l’arme pétrolière contre l’Occident, dans l’espoir d’infléchir la position pro-israélienne des États-Unis. Il provoque ainsi la première crise pétrolière en 1974, en réduisant le volume d’extraction, avant de procéder au retrait des réserves d’or saoudiennes entreposées aux États-Unis. En réaction, le secrétaire d’État américain de l’époque, Henry Kissinger, menace d’utiliser la force pour desserrer ce qu’il qualifie d’« étranglement du monde industrialisé ». Un accord est finalement négocié lorsque Fayçal envoie à Washington son ministre de la Défense, l’émir Sultan. Le roi finira par recruter un millier de conseillers militaires américains pour former les militaires saoudiens. Par ce geste fort, Fayçal place son sort et celui de sa famille entre les mains des Américains. Quant aux conséquences du choc pétrolier, elles ne sont que trop connues : les finances du royaume et des autres pays producteurs exploseront…
Le roi est également à l’origine de la création en 1972 de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), dont le siège est à Djeddah.

Le 25 mars 1975 restera un jour sombre dans l’histoire de l’Arabie saoudite. Le roi reçoit la visite de son neveu, le prince Fayçal ben Moussaïd. Âgé de 26 ans, le jeune homme tire sur le monarque trois balles à bout portant. Évacué en urgence à l’hôpital mais toujours vivant, le roi s’éteint sur la table d’opération. Le prince est arrêté. Il est condamné à mort puis décapité, conformément à la charia.
Le jour de l’enterrement, dans le principal parc public de Riyad, des tentes ont été dressées pour recevoir les délégations étrangères et arabes qui sont venues saluer la dépouille mortelle de celui qui fut considéré, depuis la mort de Nasser, comme l’un des principaux leaders du monde arabe. Plusieurs chefs d’État et souverains assistent aux funérailles. Sadate est le premier dirigeant arabe à atterrir à Riyad. Puis se succèdent le président syrien Hafez el-Assad et le roi Hussein de Jordanie. De son coté, Yasser Arafat paraît très affligé. Il venait de rencontrer le roi, quelques heures avant sa mort. Le journal saoudien Okaz titre ce jour-là : « Quand l’histoire a pleuré ».
On s’est demandé pendant longtemps qui a pu être derrière cet assassinat, en se posant la question : à qui profite le crime ? Les candidats sont nombreux : les États-Unis, Israël, l’Égypte, les Soviétiques… Les théories du complot accusant une puissance étrangère sont légion, mais aucune n’est étayée. Reste la piste locale : l’assassinat du roi Fayçal par son neveu serait, selon une piste, un acte de vengeance familiale (un des frères de l’assassin avait été abattu par la police lors d’une manifestation). Mais d’autres pistes existent. Et plus de quarante ans plus tard, le mystère reste total.
La succession de Fayçal se fera sans remous. Les différents clans de la famille royale font immédiatement allégeance au nouveau roi Khaled, successeur désigné depuis 1965. Khaled et le prince héritier Fahd proclament aussitôt leur intention de « suivre à la lettre la politique claire léguée par le roi Fayçal », notamment sur la continuité de la politique extérieure tant à l’égard de l’Occident que du monde arabe et islamique.
Mais Fayçal est mort sans avoir réalisé son rêve : prier à la mosquée d’al-Aqsa et embrasser la pierre du Dôme du Rocher où le prophète Mohammad a laissé l’empreinte de son pied.

Ils ont été parfois adulés, parfois controversés. Mais ils n’ont jamais laissé personne indifférent. Ils ont écrit, et littéralement façonné la destinée de leur pays ou de leur région. À l’époque, en ce XXe siècle, le Proche-Orient a vécu des chamboulements majeurs : chutes d’empires, guerres d’indépendance, créations d’États, révolutions, etc. Or, derrière ces événements, il y a des hommes qui ont marqué l’histoire. «L’Orient-Le Jour» en a choisi quinze. Leur(s) histoire(s), leur saga feront l’objet de portraits, à raison de cinq par semaine, pendant 3 semaines. Bonne lecture.

اضف رد

لن يتم نشر البريد الإلكتروني . الحقول المطلوبة مشار لها بـ *

*