Espagne d’al-Andalus : l’Occident est-il redevable à l’islam pour la transmission des auteurs antiques

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Par Dario Fernandez-Morera Mis à jour le 22/02/2018 à 16:50 Publié le 22/02/2018 à 16:08
Espagne d’al-Andalus : l’Occident est-il redevable à l’islam pour la transmission des auteurs antiques ?


Conversation imaginaire entre Averroès et Porphyre (détail), extrait de Liber de herbis, de Monfredus de Monte Imperiali, première moitié du XIVe siècle (Paris, Bibliothèque nationale de France). BnF

AL-ANDALUS  – Avant comme après l’apparition de l’islam, les textes antiques ont été étudiés et conservés par les érudits chrétiens de l’Empire gréco-romain, qui diffusèrent ce savoir en Europe.

Cette idée de «sauvegarde et transmission» par l’Islam est un autre mythe. Tout d’abord, les textes classiques n’ont jamais été «perdus» puis «récupérés» pour être gracieusement «transmis» à un Moyen Age européen ignorant. Ils ont été commentés et conservés dans l’Empire chrétien gréco-romain («byzantin») pendant des siècles avant et après l’apparition de l’Islam. Michael H. Harris observe ainsi dans History of Libraries in the Western World que les textes classiques étaient toujours disponibles pour les peuples de l’empire et les Occidentaux qui avaient un contact diplomatique et culturel avec eux. Au moins 75 % des classiques grecs que nous connaissons aujourd’hui proviennent de copies réalisées sous l’empire. L’historien John Julius Norwich observe quant à lui qu’«une grande partie de ce que nous savons de l’Antiquité – en particulier la littérature hellénique et romaine et la loi romaine – aurait été perdue pour toujours sans les érudits et les scribes de Constantinople».

Les intellectuels musulmans, propagandistes du même calife qui fut le pionnier de l’inquisition islamique, affirmèrent à maintes reprises que le christianisme avait empêché les Rum (les habitants de l’Empire gréco-romain) de profiter du savoir classique. Cela ne correspond pas aux faits, comme l’ont montré Speros Vryonis et d’autres, et comme le prouve l’essor donné, par les chrétiens de l’empire, au savoir grec antique. Les Arabes goûtèrent d’ailleurs ce développement lorsque leurs vastes flottes furent écrasées par le fameux «feu grec» de la marine grecque chrétienne, moins imposante en nombre mais technologiquement supérieure.

Les Grecs eux-mêmes étaient conscients de la supériorité de leur civilisation et de la propagande que les musulmans menaient contre elle. Quand, au IXe siècle, saint Cyrille, l’apôtre des Slaves, fut envoyé par l’empereur romain en ambassade auprès des Arabes, il les étonna par ses connaissances philosophiques et scientifiques. L’historienne Maria Mavroudi raconte: «Lorsqu’ils lui demandèrent comment il lui était possible de savoir autant de choses, il [Cyril] fit une comparaison entre la réaction musulmane à son érudition et la fierté de quelqu’un qui gardait l’eau de mer dans une outre à vin en se vantant de posséder un liquide rare. Finalement, il rencontra un homme provenant d’une région en bord de mer, qui lui expliqua que seul un fou se vanterait du contenu de l’outre, car les gens de sa région possédaient une abondance infinie d’eau de mer. Les musulmans sont semblables à l’homme possédant l’outre, et les [Grecs] à l’homme du bord de mer parce que, comme concluait le saint en réponse, tout apprentissage émanait des [Grecs].»

« Grâce aux traductions réalisées au monastère du Mont-Saint-Michel, les érudits médiévaux n’avaient guère besoin de traductions depuis l’arabe. »

Saint Thomas d’Aquin lut Aristote grâce aux traductions réalisées directement du grec au latin par Guillaume de Moerbeke (1215-1286), un dominicain qui fut évêque de Corinthe. Ce dernier effectua plus de vingt-cinq traductions d’Aristote en plus de traductions d’Archimède, de Proclus, de Ptolémée, de Galien et de beaucoup d’autres penseurs grecs. Plusieurs ouvrages d’Aristote étaient à la disposition des érudits chrétiens du Moyen Age dans des traductions latines remontant à Boèce (VIe siècle) et à Marius Victorinus (IVe siècle). La Columbia History of Western Philosophy nous rappelle qu’à la fin du XIIe siècle, «les auteurs de l’Occident latin connaissaient bien la logique (Organon) d’Aristote». Sylvain Gouguenheim a montré que, grâce aux traductions réalisées au monastère du Mont-Saint-Michel, les érudits médiévaux n’avaient guère besoin de traductions depuis l’arabe.

En réalité, ce sont les érudits chrétiens qui transmirent le savoir grec aux musulmans, après la conquête par l’Islam des régions (Moyen-Orient et Afrique du Nord) où une riche civilisation chrétienne grecque s’était développée – une civilisation que l’Islam s’attacha bien entendu à détruire.

Les traductions effectuées directement du grec qu’appréciaient les savants occidentaux contrastent avec les traductions utilisées par des gens comme Ibn Rushd («Averroès»), qui étaient de vieilles traductions arabes réalisées par des érudits chrétiens à partir de traductions syriaques, elles-mêmes traduites par des érudits chrétiens à partir des textes grecs qui restaient dans les territoires de l’Empire gréco-romain chrétien conquis par les musulmans. Un fait qui résiste aux allégations sur «l’influence profonde» qu’auraient eue sur l’Europe les «commentaires» d’Aristote par les musulmans.

« Les savants grecs de Constantinople qui enseignaient en Italie avaient pointé du doigt les erreurs commises par ceux qui se fiaient à Averroès pour comprendre Aristote.»

L’humaniste Juan Luis Vives a remarqué que, dans son «commentaire» d’Aristote (dans la traduction latine utilisée en Europe), Averroès, considéré comme «le plus grand philosophe andalou», fait référence à Héraclite comme à une secte: les «Herculéens». Il affirme que le premier philosophe de cette secte «herculéenne» est Socrate. Vives constata aussi qu’Averroès confondait Cratylus avec Démocrite et Pythagore avec Protagoras. L’humaniste Marsile Ficin considérait qu’Averroès ne comprenait pas Aristote. Plus tôt, les savants grecs de Constantinople qui enseignaient en Italie avaient pointé du doigt les erreurs commises par ceux qui se fiaient à Averroès pour comprendre Aristote.

Averroès était sans aucun doute un homme doté d’une grande intelligence ; il avait même de merveilleuses intuitions aristotéliciennes, comme nous l’assurent aujourd’hui les experts en philosophie islamique. Mais son métier n’était pas d’être un philosophe (soit un praticien de la philosophia, concept inconnu des Arabes avant leur rencontre avec les Grecs, qu’ils embrouillèrent avec le mot arabe falsafa). Son métier était celui d’un éminent juge de la charia à Cordoue. Il a écrit un formidable traité d’instruction pour les juges de la charia, où il discute les opinions des clercs islamiques savants sur des sujets d’importance, comme la façon dont il faut, selon la religion, lapider une femme musulmane adultère (Averroès accepte le consensus de la jurisprudence islamique malikite selon laquelle il n’est pas obligatoire de la placer dans un trou pour la lapider). Il explique comment le pèlerinage à La Mecque devient invalide si les «deux circoncisions» (de l’homme et de la femme) sont entrées en contact. Il disserte sur le jihad, compris comme la guerre sainte et non comme «un combat spirituel pour résister à la tentation et devenir le meilleur possible».

Tout au long de l’histoire de l’Empire gréco-romain chrétien, les savants grecs ont apporté le savoir antique à l’Europe. Vers la fin de l’empire, dont l’Islam était en train de détruire la civilisation entière, cette transmission s’intensifia, tandis que de plus en plus de Grecs se rendaient en Italie, apportant un savoir et des textes précieux. Ils furent des figures clés de ce mouvement culturel que nous appelons la Renaissance.

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