ÉCONOMIE : Taux d’intérêt : la nouvelle acrobatie de Salamé


Le gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, n’a pas encore expliqué publiquement les motivations de sa dernière opération de politique monétaire, menée en juin avec les banques. Mohammad Azakir/Reuters

DÉCRYPTAGEPour attirer plus de dollars, la BDL a augmenté les taux rémunérant certains placements des banques commerciales, un gain qu’une partie d’entre elles a voulu partager avec leurs gros déposants.

24/07/2017
« Si vous m’avez compris, c’est que je me suis mal exprimé », avait coutume de dire l’ancien gouverneur de la FED américaine Alan Greenspan. Pour parvenir au même but, le gouverneur de la Banque centrale (BDL), Riad Salamé, semble souvent amené à préférer une autre méthode : la discrétion absolue sur certaines de ses opérations de politique monétaire menées en catimini avec les banques commerciales. Dernier exemple en date : celles menées en juin dernier avec plusieurs banques libanaises, au sujet desquelles ni la BDL ni l’Association des banques du Liban n’ont fourni d’explications publiques ou répondu aux demandes de commentaires de L’Orient-Le Jour. Une discrétion au demeurant contagieuse : parmi la dizaine d’établissements contactés, seuls les représentants de quelques-uns ont accepté de livrer, sous anonymat, des détails sur ces opérations et leurs effets.

Un coin du voile a cependant été levé la semaine dernière lorsque le quotidien al-Akhbar a révélé, citant des sources bancaires, que la BDL avait décidé courant juin de relever les taux d’intérêt des dépôts à long terme effectués auprès d’elle par les banques commerciales. Contrairement aux titres de dette publique, ces instruments, qui alimentent ses réserves et permettent aux banques de placer leur excès de liquidités à des taux intéressants, ont l’inconvénient pour ces dernières de n’être ni liquides ni escomptables. « Pour motiver les banques à augmenter leurs dépôts, la BDL a donc proposé à toutes celles intéressées d’appliquer une hausse de 0,5 point de pourcentage sur la rémunération de leurs nouveaux apports en dollars (à 4,5-5 % selon des maturités comprises entre 7 et 15 ans) et de 1 point (à 7,5 /8 % à des échéances allant jusqu’à 30 ans) pour les mêmes montants déposés en livres libanaises », confirme l’une des sources bancaires interrogées.

Pomper les devises

Objectif principal recherché : « Pomper toutes les liquidités disponibles sur le marché pour gonfler son bilan en devises et inverser la courbe de la balance des paiements. » Car, depuis deux ans, l’économie libanaise est confrontée à une érosion des entrées de capitaux en dollars, liée notamment à la situation régionale et la chute des prix du pétrole, qui affectent directement le solde de la balance des paiements et la capacité de la BDL à défendre la parité monétaire via ses réserves en devises étrangères.
Face à cette situation, M. Salamé avait déjà déployé les grands moyens en menant, au second semestre 2016, ses fameuses opérations d’ingénierie financière. La BDL avait alors cédé plus de 13 milliards de dollars de titres de dette publique en devises à des banques libanaises et leur avait racheté des obligations publiques en livres pour un montant équivalent, à taux d’escompte de 0 %. L’un des effets directs de ces opérations est d’avoir permis à la BDL de retrouver des marges de manœuvre : ses réserves brutes en devises ont atteint 34 milliards de dollars fin 2016, en hausse de 11,1 % (contre une baisse de 5,4 % en 2015) ; tandis que la balance des paiements a enregistré un excédent de 1,24 milliard de dollars fin 2016, après cinq années consécutives dans le rouge. Mais cet effet dopant s’est progressivement résorbé : fin mai, les avoirs en devises de la BDL enchaînaient leur 3e mois de baisse consécutive tandis que la balance des paiements enregistrait un déficit de 358 millions de dollars sur les cinq premiers mois de 2017.
Or, « pour des raisons évidentes, la BDL ne pouvait pas renouveler ce type d’ingénierie un an après… », commente l’une des sources. Notamment en raison de polémiques suscitées par les opérations de l’an dernier. D’abord, autour de l’ampleur des revenus immédiats générés à cette occasion par les banques participantes (environ 5 milliards de dollars, selon la BDL). Ensuite, sur le fait que certaines d’entre elles ont décidé de partager une part du gâteau avec leurs très riches clients en leur proposant des taux record sur leurs dépôts d’argent frais à court terme, avec le risque de voir ces fonds repartir à l’échéance, comme le notait Le Commerce du Levant dans son édition de décembre 2016. Polémique, enfin, sur certains de leurs effets financiers, comme la très forte hausse de liquidités en livres libanaises des banques commerciales, qui ont conduit la Banque mondiale et le FMI à mettre en garde la BDL contre une réédition de ce type d’intervention et lui suggérer d’opter plutôt pour des relèvements classiques de taux d’intérêt.

Pas de hausse pour les petits épargnants
Pour autant, l’ensemble des sources interrogées tiennent à écarter tout lien de conséquence directe entre la précédente ingénierie et l’opération montée en juin : « Ce n’est pas le même type d’opération : celle-ci n’a pas été menée pour éviter une fuite des dollars apportés l’an dernier mais pour maintenir l’attractivité de la place libanaise », avance l’une d’entre elles. Une autre concède néanmoins que la majoration des intérêts des dépôts à la BDL en monnaie locale lui permettra, en sus de maintenir un différentiel de taux favorable entre la livre et le dollar, « de neutraliser une partie de l’excès de liquidité en livres des banques ayant participé à l’ingénierie ». Il reste qu’aucun des banquiers interrogés n’a souhaité dévoiler l’ampleur de sa participation, ni a été en mesure de confirmer le coût potentiel pour la BDL de ses nouvelles opérations. « Tout ce que je peux dire à ce sujet est que cela n’a pas été aussi juteux que l’an dernier… », dit l’une des sources. De son côté, al-Akhbar a avancé un volume total de 4 milliards de dollars pour un coût estimé à 250 millions. Quant aux effets escomptés de ces opérations sur les actifs en devises de la BDL, ils sont déjà nettement perceptibles : sur le seul mois de juin, ils ont grimpé de 2,3 milliards de dollars pour ensuite poursuivre leur croissance et atteindre 42,6 milliards de dollars à la mi-juillet.
Mais l’opération de juin ne s’est pas arrêtée aux dépôts à long terme des banques à la BDL : selon plusieurs sources bancaires, qui ont toutes tenu à préciser qu’elles n’ont pas participé à ce second volet, quelques banques – non citées – ont été plus loin, et ce, sans injonction directe de la BDL. « Certains établissements ont été plus agressifs et ont profité de ce dispositif pour répercuter la même hausse des taux sur les nouveaux apports en devises de leurs très gros clients, afin d’augmenter leurs dépôts, voire le volume d’avoirs déposables à long terme à la BDL », résume l’une des sources. Un partage des gains entre « happy fews » qui rappelle, là encore, certaines évolutions de l’ingénierie de 2016 et ne concerne en tout cas pas les petits épargnants : « Chaque banque est libre de gérer sa politique commerciale, mais il ne devrait pas y avoir d’impact immédiat sur le client lambda », confirme l’un des banquiers. « Naturellement, cette distorsion du marché peut être critiquable, mais il est certain qu’une hausse généralisée des taux sur les dépôts clients entraînerait des secousses bien plus dommageables », commente une autre source.
De fait, une hausse globale des taux d’intérêt, dans le sillage du resserrement monétaire entamé depuis décembre 2015 par la FEDaméricaine, ne manquerait pas d’exercer des pressions sur le coût de l’endettement de l’État (alors que la dette publique brute a atteint 76,7 milliards de dollars à fin mai, en hausse de 7,3 % sur un an) et celui des crédits, handicapant par conséquent la volonté affichée par les pouvoirs publics de soutenir l’activité. Une hypothèse que M. Salamé a déjà écartée publiquement à plusieurs reprises, soulignant au contraire comment les précédentes opérations hétérodoxes menées par ses soins avaient permis au Liban d’éviter la trajectoire suivie par certains de ses voisins. Si toutes les sources interrogées ne s’accordent pas sur ce point, plusieurs soulignent que la dernière opération de la BDL pourrait s’inscrire également dans cette logique. « À mon avis, elle lui permet aussi de maintenir la parité et de répercuter » en douceur « et de manière circonscrite la hausse des taux américains sans affecter le secteur privé », estime ainsi l’une d’entre elles.
Pour une autre, la poursuite de cet objectif secondaire serait même à l’origine de l’absence de communication de la BDL sur le sujet. « Ce manque de transparence est bien sûr dommageable, mais peut-être que le gouverneur a estimé que communiquer sur le sujet pourrait favoriser le risque de contagion à l’ensemble des taux », s’interroge-t-elle. Reste à savoir dans quelle mesure et pour combien de temps ce stimulus opérera sur les entrées de capitaux, qui ne semblent pas appelées à bénéficier d’une amélioration de la conjoncture internationale et régionale à court terme. « Tant que nous aurons un gouverneur qui rassure les marchés et qui a prouvé qu’il était suffisamment innovateur pour trouver les moyens d’attirer du “cash”, il n’y a aucune raison de s’inquiéter », clame une source avant de poursuivre : « De toute façon, qui sommes-nous pour juger des décisions du gouverneur de la BDL ? »
Toujours est-il que, par leur fréquence et leur ampleur, ces dernières soulignent en creux la difficulté pour le Liban de sortir de « l’économie de rente », dénoncée dans les discours tout du moins, par le président de la République, et dont la perpétuation oblige régulièrement la Banque centrale à recourir à de nouvelles acrobaties monétaires.

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