Économie numérique : Beyrouth a encore du chemin pour rattraper Dubaï

Le Beirut Digital District, premier pôle technologique libanais. Jamal Saidi/Reuters

FOCUSLes investissements technologiques réalisés aux Émirats arabes unis ont été 14 fois supérieurs à ceux enregistrés au Liban en 2016

30/06/2017
En cinq ans, l’économie numérique libanaise a connu une croissance fulgurante et veut pouvoir challenger Dubaï, leader dans la région. Mais le chemin semble encore long

« L’écosystème libanais a augmenté de 3 à 4 fois en volume de 2013 à 2017. On est passé d’une vingtaine d’entrepreneurs à une centaine actuellement. Le nombre de fonds, accélérateurs et incubateurs a également doublé », se réjouit auprès de L’Orient-Le Jour Ramy Boujawdeh, directeur général associé de Berytech. Une croissance principalement favorisée par la multiplication des financements permise par la circulaire 331, émise par la Banque du Liban (BDL) en août 2013 et qui garantit 75 % des investissements des banques dans l’économie de la connaissance. La BDL a même relevé en octobre 2016 le plafond de ces investissements de 3 à 4 % des fonds propres des banques. Ainsi, en se basant sur les fonds propres consolidés des banques en 2016, c’est une enveloppe théorique de 728 millions de dollars qui devrait être consacrée à l’économie de la connaissance. Or, selon le dernier rapport d’Arabnet sur l’état des investissements dans l’économie numérique dans la zone Mena publié en mai, les investissements dans les start-up au Liban sont passés de 26 millions de dollars en 2014 à 56 millions de dollars en 2016. Cela représente 6 % des investissements réalisés dans les start-up de la région alors que les Émirats en ont capté 90 % (799 millions de dollars). « Dubaï réussit à attirer les capitaux de la région, en leur assurant un accès aux marchés saoudiens et iraniens », constate Walid Hanna, cofondateur et PDG de Middle East Venture Partners  – MEVP

Sélection plus rude
Outre certains avantages comparatifs comme des loyers plus de deux fois moins chers que dans la capitale économique émiratie, Beyrouth peut également faire valoir une plus grande facilité d’accès pour les start-up aux capitaux. « Croyez-le ou non, il est plus facile pour une start-up de trouver des financements à Beyrouth qu’à Dubaï ! Ici nous avons 9 fonds d’investissements sur un tout petit marché, alors qu’à Dubaï, on a 4 ou 5 fonds seulement qui sont actifs », confie M. Hanna
Mais « la sélection est plus rude qu’au Liban. Notre écosystème devrait lui aussi investir dans un nombre plus restreint de start-up, avec des montants plus importants, afin de privilégier la qualité », poursuit-il. Car si en valeur, les investissements dans l’économie numérique aux Émirats sont 14 fois supérieurs à ceux réalisés au Liban en 2016, le nombre d’investissements réalisés dans le premier (78 accords) ne représente que le double de ceux réalisés dans le second (37 accords), renseigne le rapport d’Arabnet

En outre, le revers du succès de la circulaire 331 est que, depuis quatre ans, la quasi-totalité des capitaux investis dans l’économie de la connaissance viennent essentiellement des banques. « Il faudrait attirer aussi ceux qui investissent normalement dans les secteurs traditionnels de l’économie, comme l’immobilier », plaide l’ancien ministre Nicolas Sehnaoui. Pour cela, il a lancé l’initiative Lebanon Angels le 10 juin qui a permis à cinq start-up prometteuses de « pitcher » leurs projets à 50 PDG libanais. « L’idée n’est pas de lancer des appels de fonds mais uniquement de construire un réseau liant jeunes entrepreneurs et investisseurs, tout en tenant ces derniers au courant des derniers développements du secteur », poursuit-il

Internet, surtout 
D’autant plus que certaines conditions de la circulaire 331 peuvent décourager les investisseurs étrangers, et les start-up libanaises aspirant à un développement régional. « Leur siège et leur propriété intellectuelle doivent par exemple être enregistrés au Liban. Ils doivent également employer des Libanais », explique M. Boujawdeh. « Alors que le gouvernement émirati accorde également des visas spéciaux pour les employés étrangers travaillant dans le secteur et offre des réductions de frais pour l’ouverture d’une compagnie dans l’économie de la connaissance », poursuit M. Boujawdeh. « La circulaire 331 n’est intéressante que pour les Libanais. Des autorisations de la BDL sont exigées pour ouvrir un bureau à l’international ou recruter des talents étrangers », indique M. Hanna, avant de confier que MEVP lancera bientôt un nouveau projet visant à attirer des fonds étrangers au Liban, en dehors du cadre de la circulaire 331. Une contrainte que la BDL a tenté de minimiser en amendant en mars la circulaire 331, pour permettre notamment aux start-up de dépenser une partie des fonds reçus à l’étranger et aux investisseurs de miser non plus seulement sur des SAL mais aussi sur des holdings

De fait, selon les acteurs interrogés, Beyrouth doit encore relever plusieurs défis pour améliorer sa compétitivité face à Dubaï, avant tout sur le plan des infrastructures et d’Internet. « Les infrastructures à Dubaï sont avantageuses. Nous avons accès à Internet, à l’électricité, au métro, et des coworkings spaces moins chers et de meilleure qualité », indique M. Hanna. Ensuite, sur l’attractivité des ressources humaines : « Au Liban, le recrutement des talents internationaux est compliqué, car les salaires au Liban sont trois fois inférieurs à ceux proposés à Dubaï », concède M. Boujawdeh

Enfin, Beyrouth doit encore engager des réformes pour moderniser son cadre réglementaire et fiscal. « Il n’y a pas de taxes aux Émirats lorsqu’une société est créée en zone franche et c’est le cas pour la totalité des start-up là-bas. Tandis qu’au Liban, il y a un impôt de 15 % sur les revenus de la société et de 10 % sur la distribution de dividendes. L’entreprise doit aussi payer les cotisations patronales à la Sécurité sociale, inexistantes aux Émirats », compare M. Hanna. « En s’installant à Beyrouth, les start-up s’exposent à des risques liés à la protection de la propriété intellectuelle. Le cadre réglementaire ne les protège pas et les tribunaux libanais ne sont pas compétents en la matière », dénonce-t-il

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