D’un discours qui ne serait pas du semblant1

 

PAR YOUSSEF MOUAWAD
OLJ
27/09/2017

 

Quand en 1920 furent tracées les frontières du Grand Liban par des officiers du génie français, avait-on pris la peine de demander à ces messieurs de Ersal s’ils voulaient bien faire partie de la nouvelle entité constituée ou arrachée, d’après certains, à la Syrie naturelle ? Si on leur avait posé démocratiquement la question de savoir de quel côté ils pencheraient, ils auraient certainement opté pour la monarchie hachémite dans le cadre d’une Grande Syrie indépendante. Or, au même moment, arrivaient à Paris des pétitions de ceux d’Ehden, de Becharré et de Aynata, réclamant le mandat français sur un Liban élargi jusqu’à ses frontières historiques.
Mais lesdites « frontières historiques » étaient des frontières imaginaires, remontant prétendument à Facardin (Fakhreddine II). Elles allaient désormais inclure des groupes qui n’avaient jamais fait partie de l’enclos druzo-maronite, si longtemps célébré comme la matrice d’une expérience unique en Orient.
Aussi, dès sa création, la République libanaise allait-elle souffrir (ou bénéficier) du défaut d’homogénéité de ses populations, chaque communauté ayant son histoire, ses slogans, sa part de sacré et son discours (2). Dans la foulée de l’indépendance acquise en 1943, c’est-à-dire en l’absence d’une autorité mandataire régulatrice, le communautarisme allait devoir passer aussitôt le test du vivre-ensemble sans garde-fous.
Or l’État est une fiction, nous rappellent les constitutionnalistes, et tout État se matérialise en un discours, qui vaut ce qu’il vaut, mais qui incarne l’idéologie du pouvoir à un moment donné et qui, par conséquent, est nécessairement fallacieux puisque idéologique.
Mais, au fait, où trouver un discours qui ne serait pas du « semblant » ?
Ayant donc profité d’un concours de circonstances historiques, et de l’appui d’une France sortie victorieuse du premier conflit mondial, les maronites ont plus ou moins imposé en 1920 leur discours à l’État naissant. Avec, en filigrane, la symbolique du cèdre millénaire, ce discours affirmait grosso modo la spécificité du Liban dans le milieu islamico-arabe. Par un recours à l’argument géographique, les thèses quasi officielles désignèrent notre pays comme une montagne-refuge d’hommes libres, avec une façade maritime qui le destinait aux échanges fructueux avec l’Occident. Méfions-nous : tout discours en cache un autre. Usant de prétextes, ces thèses véhiculées devaient assurer la prééminence chrétienne sur le destin du pays, et une hégémonie culturelle française, à moyen terme du moins.
Arguant de racines antiques, ce petit pays, de la taille d’un caillou, pouvait se prétendre éternel (Loubnan khaled). De Charles Corm à Georges Naccache en passant par Hector Klat et tant d’autres, on connaît la rengaine. Et ce jusqu’en 1958. C’est alors que pour sauvegarder l’idéologie fondatrice, Fouad Chéhab introduisit un rééquilibrage au niveau de l’administration, mais l’édifice n’allait pas tenir face à la déferlante palestinienne et à son discours mobilisateur.
Alors à quoi assiste-t-on aujourd’hui? À la tentative, plus ou moins réussie, de la partie chiite de notre conglomérat national de nous imposer un autre discours, celui de la résistance croyante (al-muqawama al-mou’mina). Ou du moins d’ajouter au discours national déjà acquis les thèmes propres au Hezbollah. D’où l’insistance sur la devise « armée, peuple, résistance » (jaish, chaab, mouqawama). C’est là le discours du fatimisme politique (al-fatimiya al-siassiya) (3) au Liban et à ce moment précis. Là aussi, ce discours en cache un autre et personne n’en est dupe. Le vocable résistance n’est qu’un prête-nom de la Perse duodécimaine. Et si le parti de Dieu souhaite officialiser, sinon constitutionnaliser son bras armé, c’est pour assurer par-delà les frontières une mainmise de l’Iran sur nos destinées. L’Iran cherche depuis quelque temps un point d’ancrage pour ses ambitions en mer Méditerranée, quitte à s’épuiser financièrement et humainement.
Entre ces deux discours, l’un se réclamant de la modernité occidentale et l’autre de la théocratie à l’iranienne, il serait injuste de ne pas mentionner le discours de l’arabisme qui fut éminemment prisé à l’époque nassérienne, ou celui de la lutte pour la libération de la Palestine brandi par la gauche et les nationalistes arabes. Mais ces deux discours et leurs propositions ont foiré. Et c’est sur leurs décombres qu’a prospéré la parole des déshérités et le revanchisme des démunis (al-moustada’fin)
En somme, tout est affaire de discours, si l’on veut lire entre les lignes !

Youssef MOUAWAD

2) Avec la proclamation du Grand Liban par le général Gouraud en 1920,
un dignitaire du Sud libanais avait dit qu’une montagne en avait avalé une autre, le Jabal Loubnan s’étant fait les dents sur le Jabal Amel.
3) En référence à Fatima, fille du
Prophète, dont se réclament les
partisans de l’imam Ali, son époux.

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