Docteur Yasser et Mister Arafat

 

LA SAGA DE L’ÉTÉLe chef palestinien historique va alterner, tout au long de sa vie, les facettes d’homme de guerre et de paix.

30/08/2017
Cinquante étages, 190 mètres de haut. Le Waldorf Astoria s’est transformé en place forte, fourmillant d’officiers des services secrets déguisés en liftiers, grooms, fleuristes ou même en « élégante à la dérive dans les multiples bars de l’établissement », rapporte l’envoyé spécial de L’Orient-Le Jour, Marwan Hamadé, le 13 novembre 1974. Branle-bas de combat à New York avant la venue de Yasser Arafat, dont la tête est mise à prix par des militants sionistes. 500 000 dollars. La menace est prise au sérieux par les Américains, mais n’intimide pas la délégation palestinienne. Le personnel de l’hôtel a reçu comme consigne de rester bouche cousue. Des sosies du leader palestinien ont été engagés pour faire diversion, alors que des membres de la Ligue de la défense juive tempêtent depuis plusieurs jours devant l’hôtel. « Arafat, go home ! » hurlent les manifestants. Le slogan fait sourire les diplomates arabes. « Mais nous sommes tout à fait d’accord, ironise un porte-parole de l’OLP, c’est tout ce que nous demandons et c’est pour cela que nous sommes venus ici ! »

À quelques heures du débat historique devant l’Assemblée des Nations unies, tout le monde attend celui qui entend livrer sa plus grande bataille diplomatique. Le mois précédent, la Ligue arabe a reconnu l’OLP comme seul représentant du peuple palestinien, ouvrant la voie à un vote à l’ONU. La délégation libanaise, avec à sa tête le président Sleiman Frangié et l’ancien chef d’État Camille Chamoun, a été choisie par la Ligue arabe pour défendre l’épineux dossier auprès de l’ONU. Yasser Arafat rejoint enfin l’estrade, arborant son légendaire keffieh (plié en triangle pour évoquer la Palestine), son uniforme vert olive, des lunettes noires et son revolver à la hanche. Devant une assemblée retenant son souffle, il délivre, en arabe, son plus beau discours. « L’un des plus passionnés de l’histoire de l’ONU », écriront les journaux.
« Je vous apporte d’une main le rameau d’olivier et, de l’autre, le fusil : ne me forcez pas à lâcher le rameau », lance-t-il, réclamant pour son peuple le droit au retour, à l’autodétermination et à l’établissement d’une autorité nationale. Tout-New York se rue ensuite auprès de la délégation palestinienne, pour des entretiens en petits comités. « Diplomates aux tempes blanches et fedayin-bellâtres en veston se croisent, échangeant, autour d’un bloody mary ou d’un gin-tonic, leurs impressions de la journée », écrit L’OLJ.
Le « diplomate d’un jour » a fait forte impression avant de repartir, dans un Boeing prêté par le président algérien Houari Boumediene, poursuivre sa bataille. La vie entière de Yasser Arafat est intimement liée aux drames du peuple palestinien, qui l’a érigé en héros tragique, un héros tiraillé entre le combattant qu’il était et l’homme de paix qu’il aurait souhaité être.

Naissance au Caire
Premier costume : réfugié palestinien. Ce fils d’une vieille famille sunnite de Jérusalem du côté de sa mère et d’un père gazaoui se livre tout entier à la cause de son peuple. « Mon épouse, se plaît-il à dire, c’est la révolution palestinienne. » Né Mohammad Abdel Raouf Arafat al-Qoudwa al-Husseini, en 1929 au Caire, et non à Jérusalem, comme il le prétendait pour mieux parfaire le mythe, le jeune homme s’engage rapidement sur le chemin du militantisme. Tout juste âgé de 18 ans lorsque éclate la guerre de Palestine, la Nakba (la catastrophe) de 1948, il milite aux côtés des Frères musulmans, puis suit une formation militaire, avant de mener de front des études de génie civil à l’université du roi Fouad Ier du Caire. Son bagout et sa détermination à œuvrer pour l’autonomie palestinienne suffisent à l’imposer auprès de la jeunesse estudiantine palestinienne. Il n’a alors qu’une seule obsession : libérer son pays d’origine. Yasser Arafat s’intéresse de près aux théoriciens sionistes comme Théodor Herzl et fréquente assidûment des clubs sportifs juifs. « Il faut que je comprenne mon ennemi », déclare-t-il à l’époque. Il en aura beaucoup. Son audace et son incroyable habileté à constamment tirer son épingle d’un jeu plus grand que lui le propulseront à la fin de sa vie en figure immortelle aux multiples keffiehs : tour à tour jeune militant revêche, chef guerrier sous le nom d’Abou Ammar, politicien hors pair, tacticien, nationaliste, diplomate, révolutionnaire, grand corrupteur, exilé, « most wanted », Prix Nobel de la paix, le diable en personne, ennemi intime des Israéliens, hantise des chefs d’État arabes, « père » d’une nation qui n’en est pas encore une, ou bien même tout cela à la fois…
Deuxième costume : chef des fedayin. Lors de la création du Fateh, en 1959, les fedayin de tout le pays sont appelés à lutter pour libérer la Palestine de l’entité sioniste. Pour ce faire, ses membres mettent en avant leur volonté d’indépendance et privilégient les coups d’éclat sanglants. Pendant des années, les actions terroristes des fedayin issues de diverses organisations palestiniennes radicales (avion Swissair en 1970, prise d’otages aux Jeux olympiques de Munich en 1972, et des dizaines d’autres) vont fortement déstabiliser la région.
Les pays arabes cherchent à s’emparer de la cause palestinienne mais se heurtent à la détermination de Arafat à ne pas se mettre à leur service. À une époque où Nasser et le panarabisme ont le vent en poupe, ce choix stratégique du Fateh passe pour schismatique. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, estime alors Arafat. S’il ne cherche pas à entrer dans l’orbite des régimes arabes, il souhaite néanmoins faire reconnaître le Fateh en tant que porte-parole unique de la Palestine. Tel un diable surgi de sa boîte, le milicien disparaît et ressort en chef politique et militaire, lors de la création de l’OLP par la Ligue arabe en 1964. Deux candidats sont en lice. Le Syrien Ahmad Choukeiry est d’abord choisi à la tête de l’organisation, sous l’impulsion des Russes. Mais il ne dure pas longtemps, et Arafat le remplace au pied levé, endossant le rôle de « Che Guevara moyen-oriental ». Il en a l’étoffe. Il ne lui manque plus que le costume. Treillis kaki et barbe de baroudeur. « Il fallait séduire nos militants et nos relais en Europe », écrira plus tard un ancien chef de la sécurité roumaine, témoin des micmacs de Moscou. Yasser Arafat sait alors que les pays arabes cherchent avant toute chose à instrumentaliser sa cause, et n’a d’autre choix que de jouer les équilibristes. Une blague célèbre résume la situation : alors que, lors du hajj, il est d’usage de jeter sept pierres sur un poteau qui représente le diable, Arafat n’en jette que quatre. Alors qu’on lui demande pourquoi, il répond : « Peut-être qu’il faudra un jour travailler avec lui ! »

Troisième costume : chef de guerre. La débâcle des Arabes lors de la guerre des Six-Jours va contraindre des milliers de Palestiniens dont des fedayin à trouver refuge en Jordanie, formant petit à petit un véritable État dans l’État. Le QG de l’OLP déménage d’abord de Damas à Amman, puis de Amman à Beyrouth, chassé par Hussein de Jordanie après l’épisode tragique du « Septembre noir ». Le « Fatehland », comme on le surnomme alors, prend bien vite racine au pays du Cèdre. L’OLP y a pignon sur rue et les activités militaires s’y poursuivent sans vergogne. Les kibboutzim de la Haute Galilée sont désormais en ligne de mire directe des katiouchas des combattants palestiniens. Les mallettes de pétrodollars en provenance des pays du Golfe affluent dans les caisses de l’organisation. Le Liban-Sud d’abord puis le Liban tout entier en paieront le prix que l’on sait…
Quatrième costume : diplomate. L’OLP cherche à se refaire une virginité et parvient, en 1974, à se faire reconnaître par l’ONU comme représentant des Palestiniens. Yasser Arafat, lui, obtient un large succès devant l’Assemblée générale. « La modestie n’est peut-être pas une vertu révolutionnaire, mais M. Arafat, se sachant triomphant, a eu, quand même, le triomphe modeste », écrit alors L’OLJ. La télévision israélienne estime quant à elle que « les Arabes ont réussi à faire faire au leader de l’OLP une entrée dramatique au Nations unies ».
Après avoir été haï par Nasser, Hussein, Sadate et surtout Hafez el-Assad, Arafat, politiquement fragilisé, renaît à chaque fois de ses cendres. Celui qui s’est taillé la réputation de ne jamais dormir deux nuits au même endroit a joui tout au long de sa vie d’une étonnante baraka. Car ce trompe-la-mort a échappé plusieurs fois à la rage de ses ennemis de toutes parts, lors d’attentats ratés, mais aussi aux aléas du destin, en 1992, lorsqu’il est retrouvé sain et sauf après le crash de son avion dans le désert libyen.
Cinquième costume : leader palestinien. La première intifada démarre en 1987 en Cisjordanie et sur la bande de Gaza. Abou Ammar, de son île d’Elbe tunisienne, harangue les foules, transcende la rue pour la retourner contre l’État hébreu. Mais son éclatement pousse Arafat à proclamer l’État palestinien le 14 novembre, sous les yeux ébahis de tous. Dans les territoires occupés, des haut-parleurs diffusent le discours de leur leader et les jeunes font voler des drapeaux attachés à des ballons. Une chanson patriotique égyptienne, Biladi, ya Biladi, est adaptée grâce à des paroles exaltant la Palestine. Arafat accepte par la même occasion la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui reconnaît Israël et prévoit le retrait des territoires occupés. Le Conseil national palestinien fait ainsi une concession sans précédent sur la voie de la paix et de la coexistence avec Israël. Pour plaire aux Américains, Yasser Arafat comprend vite qu’il faut abandonner les actions « terroristes », sous toutes leurs formes. La manœuvre met au pied du mur les Israéliens.

Retour au pays
Sixième costume : faiseur de paix. Il est le seul maître à bord et tâche de le faire savoir à ses détracteurs et à tous ceux qui tentent de l’évincer. La guerre passe par lui… la paix aussi. Après 45 ans de conflit et cinq ans d’intifada, l’impensable se produit le 13 septembre 1993 : la poignée de main de la paix entre les deux ennemis, Yasser Arafat et Yitzhak Rabin. Le Washington Post juge le moment comme le « zénith » du leader palestinien, propulsé du jour au lendemain en chef d’État virtuel. « Je suis très heureux d’être ici pour faire la paix en ce moment historique », déclare-t-il (voir épisode 15 de la série). La déclaration des principes dits « d’Oslo » est signée par les deux parties à la Maison-Blanche, sous l’égide du président Clinton. Cet accord reconnaît l’existence d’Israël et son droit à vivre en sécurité et en paix. Pas de grandes démonstrations de joie, ni tambours ni fanfares, mais un instant solennel et grave. « Je viens aujourd’hui avec deux rameaux d’olivier », dit-il, près de vingt ans après sa prestation à l’ONU. Pour gagner son pari sur la paix, Abou Ammar a dû combattre à la fois les réticences de certains pays arabes, la Syrie en tête, et la mutinerie qui grondait au sein même de ses troupes. « Un cyclone, un maelström, un marathon couru comme un sprint », disent alors les proches de Arafat. « La bataille pour la paix est la plus difficile de notre vie », déclare Arafat dans son discours. « Cette paix tiède, conclue sans enthousiasme débordant, comme si les uns et les autres n’en revenaient pas encore de leur mutuelle reconnaissance, ni Israël ni l’OLP ne pouvaient l’éviter plus longtemps », écrit Issa Goraieb, rédacteur en chef de L’Orient-Le Jour.
Sur CNN, le duel entre les deux rois du petit écran, Arafat et Larry King, vient couronner le tout. Véritablement taquin et très à l’aise, il marche sur les plates-bandes du présentateur vedette. Il doit, avant tout, tenter de gommer l’image de « terroriste » dont le but est de « jeter les Juifs à la mer », pour endosser celle de chef d’État. « Je suis un pragmatique. Nous n’avons jamais haï les Juifs. Ce sont nos cousins », lance Arafat devant des millions de spectateurs. Après s’être fait applaudir par ceux qui l’ont combattu ou ignoré pendant plus de trente ans, le leader confesse face à la caméra son éternelle insatisfaction : « Je suis heureux, mais pas très heureux. »
Septième costume : vieux sage. Le rêve de Arafat est désormais de retourner en Palestine. Moins d’une année plus tard, et après 27 ans passés en exil, son souhait est exaucé. Son entrée à Gaza se fait triomphale. La liesse et l’euphorie ne lui font pas perdre pour autant son don d’ubiquité, en lançant un appel à l’unité des Palestiniens, alors même que des dissidents du Fateh appellent à l’assassiner. Héros, libérateur ou traître à la solde des Américains ? Les fedayin en désaccord avec lui continuent de l’appeler affectueusement Abou Ammar, ou « al-khetiar », le vieux.
Un quart de siècle et de nombreux compromis plus tard, il est vrai que la figure de proue de la résistance palestinienne, désormais chauve, trapue et bedonnante, n’a plus vraiment le profil du personnage charismatique. Il avait promis à son peuple la Grande Palestine, mais il n’aura obtenu que Jéricho et l’ingérable bande de Gaza, la « Soweto du Moyen-Orient ». Sur le terrain, il sait qu’il ne fait pas l’unanimité, mais ses détracteurs lui concèdent un certain sens de l’humour, une simplicité et une maîtrise de l’art de « diviser pour mieux régner ». L’échec de Camp David II entre Ehud Barak, le Premier ministre israélien de l’époque, et Abou Ammar vient plonger le Proche-Orient dans l’incertitude. Le 25 juillet 2000, Arafat quitte la table des négociations sans faire de contre offre aux Israéliens qui lui avaient alors proposé trop peu. L’espoir d’arriver à un accord qu’ils avaient touché du doigt en 1993 (pour lequel Arafat avait reçu le prix Nobel de la paix conjointement avec Rabin et Shimon Peres) s’effondre aux yeux de la rue palestinienne qui lance, deux mois plus tard, la seconde intifada. Le 12 novembre 2004, Arafat laisse les Palestiniens orphelins. Il rejoint la mort, qu’il avait si souvent tutoyée.

Ils ont été parfois adulés, parfois controversés. Mais ils n’ont jamais laissé personne indifférent. Ils ont écrit, et littéralement façonné la destinée de leur pays ou de leur région. À l’époque, en ce XXe siècle, le Proche-Orient a vécu des chamboulements majeurs : chutes d’empires, guerres d’indépendance, création d’États, révolutions, etc. Or, derrière ces événements, il y a des hommes qui ont marqué l’histoire. «L’Orient-Le Jour» en a choisi quinze. Leur(s) histoire(s), leur saga feront l’objet de portraits, à raison de cinq par semaine, pendant 3 semaines. Bonne lecture.

اضف رد

لن يتم نشر البريد الإلكتروني . الحقول المطلوبة مشار لها بـ *

*