David Ben Gourion, le visage du malheur arabe

LA SAGA DE L’ÉTÉLe « prophète armé » a proclamé l’indépendance d’Israël le 14 mai 1948.

24/08/2017

Dans son ouvrage référence, Le monde d’hier : souvenir d’un Européen, Stefan Zweig décrit sa première rencontre avec Théodor Herzl, père du mouvement sioniste et auteur d’un livre qui influencera directement le cours de l’histoire, intitulé L’État des juifs. L’écrivain autrichien, qui se sent beaucoup trop étranger à toute idée de nationalisme et de foyer juif pour adhérer à la cause défendue par celui qu’on surnomme alors « le Roi de Sion », fait le portrait d’un homme qui ne vit plus que pour voir son projet politique aboutir. « Mon devoir serait de n’avoir pas une pensée en dehors de cette seule pensée-là, de ne pas coucher une ligne sur le papier pour une autre cause. Je veux d’abord apprendre moi-même à me dévouer inconditionnellement, et peut être que les autres l’apprendront avec moi », confie le docteur Herzl à Zweig, au cours de leur dernière rencontre avant sa mort.
Ce dévouement inconditionnel, un homme l’a appris plus que tous les autres. Un homme ayant grandi parmi « les masses formidables de l’Est », de loin les plus réceptives au discours de Herzl selon Zweig, et qui consacrera sa vie entière à la cause du mouvement sioniste. Un homme qui réalisera le rêve de son mentor, le 14 mai 1948, en proclamant « la création d’un État juif en terre d’Israël qui portera le nom d’État d’Israël ». Pour le plus grand malheur des Arabes.
Fondateur de l’État sioniste, David Ben Gourion, de son vrai nom David Grün, fait sans doute partie du petit cercle des hommes politiques ayant le plus marqué le XXe siècle. Non en raison de son charisme, plutôt limité, ni en raison de sa popularité, plutôt changeante, mais du fait de son absolue détermination. Le père de l’État hébreu est, tout au long de sa vie, habité, voire même transcendé, par la cause sioniste, jusqu’à ne plus faire qu’un avec elle. L’homme de petite taille, qui porte le front haut sous une abondante chevelure, enfile parfois même le costume de nouveau prophète du peuple juif, tellement convaincu qu’il est d’accomplir une destinée biblique.
De son enfance, Ben Gourion ne semble retenir aucun bon souvenir. Né à Plonsk, en Pologne russe, en 1886, il grandit dans un pays où les juifs sont considérés comme des citoyens de seconde classe, et sont victimes de pogrom, tolérés ou même encouragés par les autorités locales. Déjà, il n’a qu’une seule obsession en tête : rejoindre les « pionniers », ces juifs européens ayant émigré vers la « terre promise » à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. « On voulait une nouvelle vie », résumera-t-il au moment de faire le bilan de la sienne.

« Tout ce que j’ai toujours cherché »
« Le prophète armé », comme il sera surnommé par la suite, pose le pied en Palestine ottomane en 1906, à l’âge de 20 ans. « C’est ma véritable date de naissance », dira-t-il quelques années plus tard, souhaitant même que ne soit rien mentionné d’autre que ces quelques mots sur sa tombe : « Est monté en Israël en 1906 ». « Là-bas, j’ai trouvé ce que j’ai toujours cherché, des vignes et des orangeraies, des juifs travaillant la terre et parlant l’hébreu », raconte-t-il dans ses Mémoires.
Ben Gourion, qui signifie « fils du lion » en hébreu, est persuadé que les juifs sont le seul peuple à pouvoir revendiquer des droits historiques sur la Palestine. Il déchante un peu à son arrivée, lorsqu’il constate que la « terre sainte » est déjà habitée par un autre peuple, les Arabes de Palestine, et que ces derniers ne voient pas d’un très bon œil la venue de ces Européens ayant pour principal projet l’appropriation du plus grand nombre de terres possible.
L’homme, qui se considère à la fois sioniste et socialiste, intègre alors le Comité central du Poale Zion, un mouvement sioniste d’orientation marxiste. C’est aussi durant ces années qu’il tombe amoureux de Rachel Nelkine, qui travaille à ses côtés dans une exploitation agricole juive. Mais Ben Gourion est trop obsédé par le mouvement sioniste pour consacrer du temps à la jeune femme. Elle finira par partir avec un autre, pour le plus grand regret du « Lionceau ». « C’est la seule femme que je n’ai jamais aimée », confiera t-il plus tard à son biographe officiel, Michael Bar-Zohar. Il en épousera pourtant une autre, Paula, une juive américaine qui le suivra en Palestine et l’accompagnera tout au long de sa vie. Elle devra cependant le partager durant tout ce temps avec son autre épouse : la cause sioniste. « À 10h15, je me suis marié. À 11h je me suis rendu à une réunion du comité sioniste », résumera Ben Gourion à Michael Bar-Zohar.

Entre-temps, la Première Guerre mondiale a éclaté. Ben Gourion prend d’abord le parti des Ottomans, pensant que c’est sa meilleure chance de voir les idées sionistes triompher. Mais dès 1915, alors que la Sublime Porte entre en guerre avec la Russie, il est obligé de fuir, en tant que citoyen russe, et part se réfugier aux États-Unis. Depuis le territoire américain, il voit le vent tourner : les Útats-Unis entrent en guerre et l’Empire ottoman est en train de s’effondrer. Plus important encore, les Britanniques, qui anticipent le démembrement de « l’homme malade de l’Europe », offre un cadeau inespéré au mouvement sioniste : la déclaration Balfour. Le 2 novembre 1917, le ministre des Affaires étrangères britannique Arthur Balfour fait part, dans une lettre adressée à lord Rothschild, financier du mouvement sioniste, de la volonté de la Couronne d’employer « tous ses efforts pour favoriser l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ». Une vingtaine d’années seulement après la publication du livre de Herzl, l’une des plus grandes puissances de son temps prend fait et cause pour le mouvement sioniste. C’est un véritable tournant, que les responsables sionistes, au premier rang desquels figurera bientôt Ben Gourion, ne vont cesser d’exploiter jusqu’au milieu des années 1930.
Le futur Premier ministre israélien va véritablement prendre du galon au début des années 1920, en prenant la tête du parti Akhdut HaAvoda, ancêtre du Parti travailliste, et de la Histadrout, le principal syndicat sioniste de l’époque. Sa position lui permet également de contrôler la Haganah, une milice clandestine destinée à la défense des juifs, dont les cadres formeront plus tard l’ossature de l’armée israélienne. Ben Gourion s’en cache à peine : il sait qu’il faudra faire la guerre aux Arabes pour atteindre son but, et prépare déjà ses forces.
Dix ans plus tard, il devient officiellement l’homme fort du Yichouv, terme qui désigne l’ensemble de la communauté juive en Israël, en étant élu président de l’Agence juive, matrice du futur gouvernement israélien. Son pouvoir s’accroît, son récit s’impose : il se prépare à affronter les années les plus décisives de sa vie, celles qui feront de lui une icône de la cause sioniste et un ennemi de tous les peuples arabes.

Revirement à 180 degrés
Les vagues migratoires juives se poursuivent, s’accélérant même après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933. Les Arabes de Palestine, bien que divisés, refusent catégoriquement l’idée de l›établissement d’un foyer juif. Éclate alors, à la fin de l’année 1935, la révolte arabe contre l’Empire britannique, qui témoigne de la naissance d’un nationalisme palestinien, en opposition au nationalisme sioniste. La révolte pousse toutefois la Couronne à opérer un revirement à 180 degrés. En 1939, les Britanniques publient leur Livre blanc dans lequel ils décident de restreindre l’immigration juive vers la Palestine.
Ben Gourion participe alors activement à l’organisation de l’immigration clandestine, tout en militant en faveur des Britanniques dans leur effort de guerre contre les nazis. « Nous aiderons les Britanniques dans la guerre comme s’il n’y avait pas de Livre blanc et nous lutterons contre le Livre blanc comme s’il n’y avait pas la guerre », résume-t-il alors.
La situation s’envenime. Les Britanniques ne desserrent pas l’étau, malgré la politique d’extermination des juifs menée par l’Allemagne nazi. Les mouvements sionistes se radicalisent, en particulier l’Irgoun, qui mène des attentats contre la puissance mandataire et contre les Palestiniens. Le plus célèbre visera l’hôtel King David à Jérusalem, en 1947. Débordés par la situation, les Britanniques demandent à l’ONU de prendre en charge la question palestinienne. Elle soumet un plan de partage, qui attribue 56 % des territoires aux sionistes, et 43 % aux Arabes, qui constituent pourtant deux tiers de la population totale.

À quelques voix près…
Le vote a lieu le 29 novembre 1947, à la demande de l’URSS. Le plan doit être approuvé par la majorité des deux tiers des membres pour être validé. Il le sera à quelques voix près. L’URSS vote pour. Les Britanniques s’abstiennent. Les États-Unis votent pour, malgré l’opposition du secrétariat de la Défense et des lobbys pétroliers. La France, qui avait prévu de s’abstenir, vote finalement pour, sous la pression des socialistes emmenées par Léon Blum. Toutes les nations arabes s’y opposent. Mais rien n’y fait : le plan est adopté.
Malgré la joie des militants sionistes, Ben Gourion n’exulte pas. Il sait que la véritable guerre va très vite débuter. Les combats commencent en effet avant même le départ des Britanniques. Les Palestiniens sont plus nombreux, mais les sionistes sont mieux organisés et mieux armés. À leur tête, Ben Gourion lance une offensive afin de vider les territoires juifs des populations arabes. L’objectif est clair : détruire les villes et villages arabes et en chasser les populations. L’épisode le plus marquant de cette période restera le tristement célèbre massacre du village de Deir Yassin.
Au lendemain de la proclamation d’Israël, l’Égypte, la Jordanie, l’Irak, la Syrie et le Liban déclarent la guerre à l’État hébreu. « Le prophète armé », alors Premier ministre et ministre de la Défense, va se révéler être un excellent stratège. Israël va non seulement remporter la guerre mais va consolider son emprise sur 78 % de la Palestine. Malgré le mythe israélien, largement propagé par Ben Gourion lui-même, d’un combat opposant « David à Goliath », les forces israéliennes étaient mieux armées, grâce au soutien des Soviétiques, et mieux préparées. Les Arabes sont affaiblis par leurs divisions, craignant notamment le projet de Grande Syrie, portée par Abdallah de Jordanie. À partir de l’été 1948, les terres palestiniennes sont spoliées et les populations en exil sont interdites de retour.

« Je choisirais la paix »
Ben Gourion a enfin obtenu ce qu’il voulait. À ses yeux, les Arabes ont toujours été des étrangers en Palestine. « C’est le peuple juif qui a fait la Palestine. C’est la Palestine qui a fait le peuple juif. Aucun autre peuple au monde n’a fait la Palestine. Aucun autre peuple au monde n’a été fait par la Palestine », déclare t-il à la tribune de l’ONU en 1948. Mais cela ne lui suffit pas : selon lui, les juifs ont des droits légitimes sur toute la Palestine. Et Israël doit être plus qu’un État : un modèle de société pour le monde entier.
Ben Gourion dirige une seconde guerre, lors de son retour au pouvoir. En 1956, au côté de la France et du Royaume-Uni, il déclenche les hostilités contre l’Égypte et occupe le Sinaï. Sous la double pression, américaine et soviétique, Tsahal quittera quelques mois plus tard la province égyptienne avant de l’occuper à nouveau presque dix ans plus tard. Avec le temps, les positions de Ben Gourion vont toutefois s’assouplir. « Si j’avais maintenant le choix entre la paix et les territoires occupés, je choisirais la paix », déclare-t-il à plusieurs reprises au début des années 1970.
S’il se retire progressivement de la vie politique, celui qui était décrit comme un « homme d’action entouré de livres » par François Mitterrand, accomplit encore quelques faits d’armes avant sa mort : le rapprochement avec l’Allemagne d’Adenauer, l’arrestation d’Adolf Eichmann à Buenos Aires et la construction d’une université en plein désert du Néguev.

« Si Einstein peut croire en Dieu »
C’est dans ce désert que cet homme, obsédé par la conquête rurale, passera les dernières années de sa vie. Malade d’archives, il aura écrit plus de 20 000 pages tout au long de son existence, pour retracer son aventure au jour le jour. Parlant entre huit et neuf langues, passionné par l’histoire juive antique, le père de l’État hébreu va devenir de plus en plus mystique dans les dernières années de sa vie. « Si Einstein peut croire en Dieu, je peux y croire aussi », plaisante-t-il dans un long entretien, intitulé « Ben Gourion, testament politique » et diffusé sur Arte, dans lequel il fait le bilan de sa vie.
Bien que se déclarant athée, Ben Gourion s’est appuyé sur les écrits bibliques tout au long de sa vie. Paradoxe très présent chez les premiers sionistes, que relèveront plus tard les « nouveaux historiens israéliens » : ces athées ont fondé tout leur discours politique sur des écrits religieux, datant de plus de 2 000 ans. Ben Gourion représentera mieux qu’aucun autre ce sionisme exacerbé : cette croyance messianique d’appartenir à un peuple élu, négligeant complètement le droit et l’histoire des Palestiniens.
David Ben Gourion meurt le 1er décembre 1973 à 87 ans. « Seul je n’aurai rien pu faire », déclare-t-il quelques années plus tôt, lorsqu’on l’interroge sur son rôle dans la création de l’État hébreu. « Un État qui n’existe pas encore », pas comme il en avait rêvé en tout cas, soupirera-t-il dans l’une de ses dernières interviews.

Ils ont été parfois adulés, parfois controversés. Mais ils n’ont jamais laissé personne indifférent. Ils ont écrit, et littéralement façonné la destinée de leur pays ou de leur région. À l’époque, en ce XXe siècle, le Proche-Orient a vécu des chamboulements majeurs : chutes d’empires, guerres d’indépendance, créations d’États, révolutions, etc. Or, derrière ces événements, il y a des hommes qui ont marqué l’histoire. «L’Orient-Le Jour» en a choisi quinze. Leur(s) histoire(s), leur saga feront l’objet de portraits, à raison de cinq par semaine, pendant 3 semaines. Bonne lecture.

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