CULTURE Un conte bleu de Caracalla piqueté de danses exotiques

Une débauche de draperies, de brocart, de gaze, d’accessoires de scène, pour un divertimento tout en froufrous. Press Photo Agency
SCÈNE

Reprise en grande pompe du spectacle de la troupe de danse Caracalla qui a ouvert le Festival de Baalbeck cet été. La route de la soie passe aujourd’hui par le Forum de Beyrouth*.

23/01/2017

C’est en présence du président de la République Michel Aoun et du Premier ministre Saad Hariri, assis côte à côte (et qui ont arboré en fin de spectacle la abaya baalbekiote sur scène, devant un public qui les ovationnait) que la reprise dans la capitale de Sur la route de la soie de la troupe de danse Caracalla a brillé de mille feux.

Pour ce spectacle impressionnant, se mêlent en un esprit de magie et d’émerveillement une débauche de draperies, de brocart, de gaze, mousseline et tulle, d’accessoires de scène (coiffes, tiares, masques, aigrettes, oriflammes, fanions, palanquins), de poésie, de cavalcades dans les déserts. Mais aussi de vibrantes phrases au nationalisme frémissant, de costumes somptueux, de situations invraisemblables et fantaisistes, de musique retentissante aux cadences et modulations diverses, avec quand même, et il faut le dire, des passages sirupeux. Et l’échine dorsale et la charpente de ce divertimento tout en froufrous et images scintillantes, comme dans une boule de cristal, sont les tableaux chatoyants de danse d’ensemble où souplesse, agilité et minutie chorégraphique sont d’une remarquable précision…

Une histoire enchantée et enchanteresse pour un jeune loup de mer omanais qui dame le pion à Marco Polo. On suit avec plaisir ses sinueuses pérégrinations. D’une visite de tour guidée dans les ruines de Baalbeck transformée en tour de Babel dans le pépiement des langues étrangères qui volent comme une flopée d’oiseaux jusqu’à ces cours frustes ou fastueuses où le spectateur s’égare, la danse mène royalement le bal. Des pêcheurs de Oman jetant les filets dans le détroit d’Ormuz aux incantations des dieux dans un temple en Inde, en passant par l’imposante cour impériale de la Chine, les précieux tapis d’Ispahan pour finir en beauté avec cette scène d’un soir de carnaval à Venise où le menuet soulève les crinolines… Mais en définitive, on ne clôture jamais sans dabké chez Caracalla, pour une pimpante finale qui reprend ses inaliénables droits d’une pétaradante danse du terroir.

Pour certains grincheux et détracteurs au verbe acide, il est de bon ton de dire que les comparses ici déclament leur texte comme une sentence shakespearienne, que cette théâtralisation est creuse, que les étoffes volent la vedette à l’éloquence des corps, que cette opulence de textiles et de bricoles de scène ne sont que présence kitsch et ostentation, que les spectacles se répètent, et portent la même empreinte et la même atmosphère.
Ce n’est pas vrai, car Caracalla, profondément plébiscité par le public libanais et étranger (il faut lire les élogieux extraits de la presse de Londres et de Pékin pour comprendre le respect que l’auditoire lui voue) est absolument fidèle à lui-même. Et à la ligne de conduite faite de labeur et d’exigence qu’il s’est tracée.

Apologie pour un pont
Avec le dernier-né de ses enfants, c’est-à-dire ce voyage dans l’espace et le temps, Caracalla tente, en voyant et exécutant grand, une apologie pour un pont entre les nations et les vivants. Pour plus de ferveur à vivre une humanité de plus en plus sourde à la bienveillance.

On salue ces effets de projection sur écrans géants entre hologramme, reconstitution de la nature (paisible ou en colère) et des représentations des mythiques dieux de l’antiquité. Tout comme ce choix de costumes aux diaprures flamboyantes, aussi bien dans sa version féminine que masculine.

Le triumvirat Caracalla a la symbiose en poupe, avec le patriarche Abdel Halim qui supervise le grand œuvre, Ivan qui assume la direction et Alissar qui peaufine le destin des jambes cavalières, des chutes de rein, de l’envol des mains en colombe et des épaules roulant sous gilets et capelines… Outre la kyrielle d’acteurs qui font de la bonne figuration (Gabriel Yammine, Rafaat Tarabay, Joseph Azar, Joseph Sassine…), il y a aussi la part active de Li Yuxi et Astha Dixit (les chorégraphes des tableaux de l’Extrême-Orient), la lumineuse présence des spécialistes de l’éclairage (Vinicio Cheli) et du projectionniste (Sergio Metalli), sans oublier de mentionner le designer de la scénographie Guiliano Spinelli, qui en met plein la vue.

Sans avoir totalement la nostalgie des premiers travaux de Caracalla qui frappaient par leur dépouillement, leur dénuement, leur sobriété et simplicité créative, il s’agit aujourd’hui d’une institution nationale qui va au-delà des frontières du pays du Cèdre, tout en portant ses couleurs bien haut. Surtout avec ce festif et bouillonnant tableau final, incarnation de la joie de vivre libanaise. Omar bien entendu est là, plus jeune que jamais, et ses bottes martèlent fermement les planches. Caracalla, par-delà tout flamboiement et panache, reste fidèle à lui-même : un soyeux moment sur un nuage. Sans rien de moins, sans rien de plus. C’est déjà une marque déposée. C’est pour cela qu’on plébiscite.

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