CULTURE Stavro, caricaturiste frondeur et prolifique

La force du métier, le don de l’inspiration et surtout le secret d’une signature. Photo Facebook de l’artiste

DISPARITIONÀ soixante-dix ans, il abandonne ses crayons à la mine bien taillée, ses Bics à la pointe jamais sèche et sa caméra, amie fidèle et complice. Un des princes du rire libanais avec ses innombrables caricatures. Mais aussi grave témoin, sur le vif, par ses généreux instantanés. D’un humour mordant qui ne craignait pas un soupçon de grasse vulgarité, Stavro est passé de l’autre côté du miroir et de la page blanche, après un dur combat avec la maladie.

13/03/2017

La tignasse fournie, lisse et partagée par une raie au milieu de la tête (sombre au départ, puis blanchie par le temps), le sourire toujours large et avenant, les moustaches frémissantes et fières comme celles d’Artaban, les doigts replets et pliés à une gesticulation de maestro, la voix forte, Stavro Jabra a laissé son empreinte. Partout. Aussi bien dans la presse locale qu’internationale. Et il s’est mêlé, frondeur, patachon, pince-sans-rire, infatigable voyageur et impertinent critique, à tout et de tout. Avec talent, efficacité et parfois complaisance et facilité.
Nul humoriste et caricaturiste n’a autant croqué de célébrités et de non-célébrités ! De Rafic Hariri à Haïfa Wehbé en passant par Hafez el-Assad, Bill et Hillary Clinton, Barack Obama, Erdogan, Chirac, Sarkozy, Naomi Campbell, Oussama Ben Laden, Benazir Bhutto… Il y a foule dans sa galerie ! Pour tous les goûts, toutes les classes, toutes les nations. Un défilé extravagant. Avec toujours le souci de défendre le droit des vivants, des démunis, ceux que la vie n’a pas gâtés…
Tous sont passés sous sa plume comme sur le plateau d’une télé. La télé, ça le connaît aussi, lui qui a commenté les ordres du jour pour de longues années sur une chaîne locale. Avec une remarquable et foisonnante désinvolture dans les traits et les détails, grossis jusqu’à la boursouflure. Et avec facilité, il en décochait des flèches. Cela s’appelle sans nul doute la force du métier, le don de l’inspiration et surtout le secret d’une signature. Une signature attendue, car elle éclairait, peut-être sans grande pertinence, mais sans ménagement.

Workaholic épicurien
Têtes couronnées ou roturiers, présidents, politiciens, lettrés, snobs, chanteurs ou chanteuses de charme (ou sans charme), acteurs, actrices ou bimbos, personne n’échappait à ses foudres, à son tableau de chasse, à ses pochades, à son regard. Un regard incisif et détecteur comme un scanner. Parfois guère tendre. Car ses flèches avaient un petit poison inoffensif, presque guérisseur tant il faisait rire. Gentiment! Du moins sourire car il y a là aussi, par-delà tout esprit corrosif, un côté bon enfant et épicurien. Il ne faut pas l’oublier, Stavro, s’il a été un immense homme de labeur, un vrai stakhanoviste du travail, un workaholic comme on dit, il était aussi un homme du monde qui ne savait pas ce que c’est que d’être pudibond ou austère. Et il ne se privait pas de le clamer bien haut. L’attestent ses dessins si sensuels, si charnels, si épris de la vie, sans contraintes dans leur ironie, parodie et sarcasme
Des hommes dodus même s’ils sont ascétiques et des femmes plantureuses ou juteuses même si elles occupent les plus respectables (ou haïes !) des fonctions. Avec des nichons renversants ! Condoleezza Rice en a payé le prix, avec toujours des lèvres charnues comme négresse sur un plateau à fruits exotiques… Et cerise sur le gâteau, une dentition à râper le parquet et des cils longs comme des tirs de mitraillettes ou des fourches de jardinage
Que l’on ne soit absolument pas tenté de faire un recensement des prolifiques et tentaculaires ensembles de caricatures nées de sa plume ultraféconde. Car l’œuvre est monumentale. Vie politique, sociale, culturelle, rien n’a été laissé à l’ombre. Avec le même sens du ludique. Tout en traquant travers, saillies et excès. Sans nul doute il y a dans ces dessins charmants et drôles un peu de la graine des Caractères de Jean de La Bruyère… Grossir pour mieux faire tomber dans la nacelle
Outre ses multiples albums (20 recueils de dessins et quatre collections de photographies), qui ont fait les délices des lecteurs, outre son propre journal Scoop (quel joli titre pour quelqu’un qui était champion des scoops), Stavro était omniprésent à la une comme à la dernière des pages de tous les journaux. Même dans nos colonnes. Il y était attendu, et fêté
En cette grise période de récession économique et de mauvaise gestion où les quotidiens et magazines mettent la clef sous le paillasson dans un déconcertant m’en foutisme général, lui ne connaissait pas ce qu’était le repos du guerrier Avec acharnement, trublion né, agitateur de conscience et imperturbable fonceur, il bataillait sur tous les fronts.

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