CULTURE Simone Fattal : Faire cohabiter l’art, l’actualité anodine, le fait historique et ma propre histoire

Simone Fattal : mille vies en une. Photo Carla Henoud
LE GRAND ENTRETIEN DU MOISAlors que le musée départemental d’art contemporain du château de Rochechouart, à côté de Limoges dans le centre de la France, lui consacre une rétrospective intitulée « L’homme qui fera pousser un arbre nouveau », Simone Fattal raconte son parcours artistique qui démarre au Liban, se poursuit en Californie et trouve aujourd’hui un bel aboutissement en France.

31/07/2017
Vous débutez une carrière de peintre dans les années 1970 au Liban. Comment êtes-vous « tombée » dans la peinture ?

Un peu par hasard ! En faisant une visite à deux amis peintres, Fadi Barrage et Georges Doche. En bavardant avec eux, je commence à dessiner. Ce jour-là je rentre chez moi avec les dessins et je dis à ma mère : « Voilà, aujourd’hui j’ai fait des aquarelles. » J’ai tout de suite compris que ce n’était pas un simple hobby, que c’était sérieux. Pourtant, rien ne me prédisposait à faire de l’art. J’avais étudié la philosophie et n’avais jamais pris un cours de peinture de ma vie !

Vos premières œuvres sont profondément imprégnées par les paysages libanais
J’étais à cette époque totalement habitée par le mont Sannine que je peignais inlassablement. Je me suis attelée à représenter à l’infini, à la limite de l’abstraction, les légères variations de la lumière, allant du blanc au rose, sur cette montagne magique à toutes les heures de la journée. D’ailleurs, à Rochechouart, une de ces toiles datant de 1979 est exposée, la dernière de la série. Cette thématique m’obsédait et me passionnait.

Vous quittez le Liban au début des années 1980.
La guerre du Liban faisait rage et j’avais entre-temps rencontré Etel Adnan avec qui je partage ma vie depuis. Nous partons pour la Californie et à ce moment-là, s’opère une terrible double rupture : avec le pays que je viens de quitter et avec la peinture qui lui est finalement totalement associée.

C’est en Californie que vous devenez éditrice ?
Oui, et là aussi rien ne m’y prédisposait ! Je fonde en 1982 la maison d’édition The Post-Apollo Press, qui se spécialise particulièrement dans l’édition de littérature et de poésie expérimentale. J’ai publié les travaux d’écrivains d’avant-garde américains, et traduit et publié des écrivains et poètes européens et arabes. Au départ, la maison d’édition n’était pas forcément dédiée à la poésie, mais petit à petit, la poésie y est devenue majeure, car finalement les grands textes d’avant-garde étaient majoritairement d’essence poétique. Je rêvais de publier un texte en prose qui soit d’avant-garde et j’ai réalisé ce rêve juste avant d’arrêter la maison d’édition.

Comment choisissiez-vous les textes à publier ?
J’ai accepté certains manuscrits qui arrivaient par la poste, j’ai également sollicité des écrivains que j’aimais. Ce fut une aventure merveilleuse. Une façon aussi de rencontrer des intellectuels et de suivre leur travail. Chaque année, je participais à des colloques et des conférences qui m’ont ouvert des portes extraordinaires et j’ai gardé beaucoup d’amis de ce milieu.

Qu’est devenue la maison d’édition ?
Elle a été récupérée par une collègue éditrice qui va continuer à distribuer les ouvrages, à réimprimer ceux qui sont épuisés, notamment les ouvrages d’Etel Adnan. Je ne pouvais plus continuer à gérer à distance maintenant que nous sommes installées en France.

Et votre activité artistique ?
Je ne l’ai pas abandonnée, rassurez-vous ! Et j’ai commencé à travailler la sculpture et plus particulièrement la céramique à l’Art Institute of California. Mais pendant ces années-là, j’ai donné la priorité à la maison d’édition, et quand elle a été bien solide, vers 1988, j’ai repris mon travail artistique.

Quelle est la spécificité de votre sculpture ?
C’est qu’elle se déroule en même temps dans le passé et dans le présent. Je sculpte des personnages venus directement de la mythologie mais qui sont en même temps très actuels. Dans leur caractère premier, s’enchevêtrent profondément l’archéologie, l’histoire de l’art, le politique et le spirituel. La représentation d’un homme debout reste un des grands motifs récurrents de mon œuvre. Celui d’un homme résistant, d’un guerrier qui est en rapport direct avec les incessants désordres du Moyen-Orient. Je ne savais même pas que j’étais habitée par tous ses personnages, Gilgamesh, Ulysse, Ichtar, les centaures. Tous ces grands héros ont, au-delà de leur portée universelle, constitué pour moi un retour aux sources.

Une autre dimension de votre travail artistique est constituée par les collages. De quoi s’agit-il exactement ?
Je ne suis pas une artiste de nulle part qui vit dans un monde imaginaire. Je vis ici et maintenant, ce qui arrive dans le monde me touche et je cherche à restituer ce que je ressens. L’actualité du Moyen-Orient m’interpelle tous les jours. Pour moi les collages sont des témoignages de la vie d’aujourd’hui. Ils sont constitués de photos, de coupures de journaux, de moments d’actualité, de scènes de la vie quotidienne à Beyrouth, de ce qui se passe tous les jours.

Comment avez-vous effectué votre premier collage ?
Encore une fois par hasard ! Il s’agissait d’une série de cartes postales qu’un photographe américain avait prises dans un camp palestinien en Jordanie. On y voyait des enfants jouer dans un décor apocalyptique de cailloux, de poussière, un désert stérile. Dans le même temps, je tombe sur des photos somptueuses de la forêt luxuriante qui nous entourait à Marine County en Californie. Le contraste entre les deux univers était tellement saisissant que cela m’a inspiré mon premier collage : les cartes postales représentant les enfants qui jouent dans ce décor lugubre, avec en fond les arbres. Pour moi, cela veut dire : « Voilà ce dont ces enfants rêvent, dans quel décor ils devraient jouer. » D’ailleurs, ce premier collage est actuellement à l’Université de Bir Zeit, à qui je l’ai donné. Il a été un point de départ pour moi.

Une œuvre éminemment politique ?
La politique est inhérente à la vie quotidienne. Mes collages ne sont pas politiques dans le sens qu’on donne à ce mot en général parce qu’ils n’ont pas été faits dans cette intention, sauf ce premier et les deux grands sur la Syrie. Je peux dire qu’ils sont plutôt didactiques. Je pars d’une sensation, d’un sentiment, d’une image qui peut être un paysage ou une œuvre d’art, et là-dessus se greffent tous les éléments qui font ma pensée, c’est à dire l’art, le mien, celui auquel je pense, le lieu où je suis, et toujours l’art ancien, l’archéologie. Mes collages sont un peu comme un journal. Le premier était d’une toute petite taille, et depuis j’en ai réalisé de beaucoup plus grands. C’est comme si je prolongeais cet enchevêtrement de temporalités dans ces assemblages de coupures de journaux et publicités avec des photographies personnelles, une façon de faire cohabiter l’art, l’actualité anodine, le fait historique et ma propre histoire. Mais le politique n’est jamais très loin de ma pensée.

L’exil a-t-il exacerbé cette conscience politique ?
Absolument. L’éloignement a renforcé cette volonté de vouloir s’impliquer par le biais de l’art, dans tout ce qui se passe. Quand on est loin, on ressent les choses très fortement et très différemment. On a également une vue d’ensemble d’une situation, ce que les personnes qui la vivent au quotidien ne peuvent avoir, tout occupées qu’elles sont à survivre.

Votre démarche artistique n’est donc pas purement esthétique ?
Non, pas du tout, je considère que l’artiste a le devoir d’être le témoin de son époque. Touché par ce qu’il voit et entend, il tente de restituer son ressenti à travers l’œuvre d’art qui véhicule un message.

La guerre en Syrie a-t-elle influencé votre œuvre ?
Forcément. Comment rester indifférente à toutes ces horreurs ?
Deux grands collages qui sont exposés à Rochechouart sont constitués de cartes géographiques qui remontent à 1921 où l’on voit comment les Français voulaient morceler le pays en 5 parties, et je considère que ce qui se passe aujourd’hui est une continuation de ce qui avait été décidé et commencé à cette époque. Les frontières de Daech, qui j’espère ne seront que provisoires, sont en fait l’aboutissement de ce désir de morcellement du pays. J’ai également peint une série de maisons en ruines que l’on voit de loin dans le désert. C’est certainement ma façon de restituer toutes ces nouvelles affreuses que nous apprenons tous les jours.

Vous êtes donc revenue à la peinture ?
Oui, après presque 40 ans d’arrêt ! La peinture, qui a finalement constitué la préhistoire de mon œuvre, je peux le dire maintenant avec le recul, revient à mon esprit. Et j’ai découvert qu’en fait la sculpture est vraiment très différente de la peinture.

À part l’actualité qui nourrit votre créativité, quelles sont vos autres sources d’inspiration ?
Très clairement la littérature en général et la poésie en particulier. Les lectures des grands récits épiques, de l’Épopée de Gilgamesh à l’Odyssée d’Ulysse, en passant par le récit des origines de la Genèse, nourrissent mon inspiration de sculptrice. Et dès mes débuts, la poésie était présente dans ma peinture. Nous avions réalisé un ouvrage avec Etel Adnan en 1973, autour de l’un de ses poèmes, dont la traduction arabe avait été faite par Youssef el-Khal, et j’avais exposé à la galerie One à Beyrouth tous les dessins et tous les tableaux relatifs à ce poème. C’était ma première exposition personnelle, car j’avais jusque-là exposé dans un cadre plutôt collectif.
Plus tard, alors que je m’étais déjà mise à la sculpture, un autre poème d’Etel Adnan a constitué une source d’inspiration majeure pour mon œuvre. Ce poème, intitulé Jébu (terme inventé par la poète!), faisait référence aux Jébuséens, fondateurs de la ville de Jérusalem. Le poème raconte comment les morts reviennent se battre à notre place, nous qui avons perdu toutes les guerres, et l’idée de ce retour de guerriers fantômes a été pour moi comme un facteur déclenchant. Un grand nombre de mes sculptures y font référence.

Vous vivez maintenant en France ?
En effet, car il faut bien reconnaître que le centre des arts, c’est l’Europe. La Californie est quand même un peu excentrée. Toutes les grandes foires d’art sont européennes.

Vous sentez-vous appréciée au Liban ?
Bien sûr ! En 2000, ma première exposition de sculptrice s’est tenue à la galerie Janine Rebeiz et la deuxième chez Tanit, et ce sont ces deux événements qui m’ont établie comme une véritable artiste. Je voulais commencer mon itinéraire par le Liban puisque tout est venu de là, pour ensuite pouvoir rayonner à l’extérieur.

Que peut-on voir à l’exposition que vous consacre le château de Rochechouart ?
L’exposition, qui occupe tout un étage et huit pièces, retrace, au travers d’une sélection de plus de 60 œuvres, un témoignage de notre temps entre rêverie et résistance, exil et mémoire. Cette exposition, intitulée « L’homme qui fera pousser un arbre nouveau », se présente comme un vaste récit, empruntant son titre à l’épopée de Gilgamesh, première œuvre littéraire de l’humanité rédigée il y a plus de 2 500 ans avant notre ère.

Quels sont vos projets ?
J’en ai beaucoup ! Des expositions à venir en Belgique, en Suisse, en Italie, à New York. Mon œuvre voyage, comme moi !

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