CULTURE : « Si le Louvre était en flammes, je préférerais sauver un chat que le sourire de la Joconde »

Les œuvres de Assem Stétié, qui n’a pas exposé depuis 40 ans, sont rassemblées sur les cimaises de la galerie Janine Rubeiz*. Les toiles résonnent des fulgurances de l’artiste, qui dresse l’inventaire de ce qui n’existe pas.

Assem Stétié est une énigme qui ne se raconte pas. Son œuvre est une exploration des possibles qui se détache du réel pour mieux en offrir le négatif bigarré. En 1958, il présente sa première exposition solitaire à l’âge de 17 ans, expose au Salon de printemps de l’Unesco, puis passe par l’Italie, Paris, côtoie les grands artistes libanais des années 1960, puis se retire pendant 40 ans dans un silence plastique.
« On est en course avec la vie. On n’a pas le temps. Pour que la vie vaille la peine, il faut faire quelque chose, produire, travailler. Il ne faut pas vivre une vie digestive, mais une vie spirituelle », déclare-t-il. Éloigné des bruissements mondains, il vit son art et s’y abîme tout entier. La galerie Janine Rubeiz et sa curatrice Nadine Begdache parviennent avec délicatesse et perspicacité à articuler la tension entre une approche diachronique et transchronique de son œuvre. S’il est possible de distinguer plusieurs périodes d’influences, parfois concomitantes, qui vont du figurisme à une abstraction inspirée, chaque toile entrouvre les portes d’une constellation dont seul l’artiste est à même de situer les astres.

Cinquante oiseaux
Assem Stétié refuse le commentaire pour privilégier l’intuition. Ses œuvres ont été beaucoup analysées ; il s’agit pour lui de se libérer d’une herméneutique creuse afin d’aller à la rencontre de ses toiles. « Pourquoi expliquer l’inexplicable ? Quand vous mettez cinquante oiseaux dans une cage, est-ce que vous comprenez ce qu’ils disent ?
Non, mais vous aimez ça », murmure-t-il avec un sourire. « Je n’aime pas les voir en cage, ajoute-t-il à demi-mot, comme à lui-même. Je suis écœuré, de tout. Le Liban est un monumental chef-d’œuvre d’escroquerie. » Angoissé, caustique et serein tout à la fois, il cite Rimbaud, Picasso et Cocteau comme pour goûter dans les mots à la liberté qu’il poursuit dans ses toiles et dans sa vie. D’une exigence folle et d’un perfectionnisme lancinant, il travaille jusqu’à l’épuisement ses visions. « Je ne suis jamais satisfait de mes toiles, et heureusement. Je crois qu’un peintre satisfait est un peintre fini. » Ses mots désabusés masquent une distance amusée et tourmentée. « Si le Louvre était en flammes, je préférerais sauver un chat que le sourire de la Joconde », termine-t-il.

L’arabesque des Stétié
« C’est un peintre qui ose toujours aller au-delà de ce qu’il considère comme acceptable », déclare Hanibal Srouji. Marc Ottavi, expert assermenté auprès de l’hôtel Drouot à Paris, en parle comme d’une « hésitation entre une rigueur et un rêve ». L’onirisme vagabond se comprime dans des cadres qui resituent l’aléatoire comme pour mieux en marquer les limites. Dans l’éclectisme resserré des inspirations de Assem Stetié, une unité cosmique se déploie dans une synesthésie picturale, musicale et dansée. « Mon frère vient d’un sens aigu de l’arabesque. Elle est partout présente dans son travail. Son œuvre est le produit d’une oscillation permanente entre le geste de sa main et la projection de la matière sur la toile », explique l’écrivain Salah Stétié, président de l’Association internationale des critiques d’art.
À l’instar de celle d’un Georges Mathieu, qu’il a connu et observé travailler, la peinture de Assem Stétié est une danse perpétuelle. Ses arabesques et ses gestes déroulent un solfège dont chaque spectateur est libre de choisir la clef, et dont la partition se lit au fil des paysages brûlés et des frémissements éclatants de ses toiles. Cette danse multicolore permet au peintre, pour un instant suspendu, de provoquer la coïncidence –
« il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous ».

*« Assem Stétié, Œuvres 1960-2014 », à la galerie Janine Rubeiz, imm. Majdalani, Raouché, Beyrouth. Vernissage ce soir, à partir de 17h ; exposition jusqu’au 11 mars 2017.

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