CULTURE : Shéhérazade, la nuit je mens…

17/02/2017

Je suis ravie que le Festival al-Bustan ait placé son édition 2017 sous l’emblème des reines et impératrices d’Orient*, et surtout surprise qu’on m’ait même consacré une soirée en grande pompe (lundi 20 février) quoi que je ne détienne aucun de ces deux titres de noblesse. Ni reine ni impératrice, je suis fille aînée du grand vizir, un point c’est tout. Ravie, oui, car si j’en crois les récents faits divers, le noir corbeau de ma voilette de femme orientale est devenu le porte-drapeau d’une vague obscurantiste ! Il semblerait même que la lecture des Mille et Une Nuits dont je suis la narratrice suffirait désormais pour que les paranoïas xénophobes exécutent une triple boucle piquée. Bien que l’écrit ne soit pas mon point fort, je suis donc d’autant plus ravie que L’Orient-Le Jour m’ait proposé de m’exprimer dans ses colonnes, car je vais en profiter pour vous relater mon histoire. Et ainsi vous prouver par trois que je mériterai d’être la femme-oriflamme d’une révolution pacifiste et libertine. Ne rigolez pas !

J’aurai pu me contenter de faire brasser mes rêves de fille au long de l’Euphrate sans me fouler la rate. À compter les blancs moutons de mon jardin édénique, me charbonner les pupilles au khôl, entortiller ma chevelure emperlousée et filer la soie de mes sarouels comme le préconisaient les femmes du royaume perse à mon époque. J’aurai pu demeurer cette fille à papa-vizir enduite d’essence de bergamote et de rubis en calotte, indifférente à ce qui pouvait se tramer en dehors de ma cage dorée. On m’aurait sans doute choisi un cousin pour époux, je connais la chanson. Puis j’aurai certainement fini demi-sœur de ces noblesses chlorotiques qui courtisaient les rois de France ou cousine éloignée de ces geishas parcimonieuses qui distrayaient les empereurs à l’ombre des cerisiers en fleurs. Nous aurions vécu « heureux » et aurions eu beaucoup d’enfants. Sauf que mon ADN à la folie frappeuse des belliqueuses a eu raison de moi. C’est que, gamine, ma tante médium disait que j’avais la beauté diabolique d’un petit monstre et l’orgueil illuminé d’un chef de clan. Je bravais déjà du regard mon père qui était prêt à me donner le Bon Dieu sans confession, faisait friser l’œil des gouvernantes et menait à la baguette ma sœur et mes cousines.
La suite de mon histoire est connue, mythe esquissé sur les murs en faïence d’azur sur la route de la Soie. Elle est même souvent l’une des premières que l’on découvre sur les tapis volants de l’enfance grâce. Un matin, une nouvelle sortie de chez le roi de Perse avait fait claquer des dents toutes les demoiselles du royaume. Le dénommé Shahryar avait exécuté sa femme pour adultère. Pour être bien certain qu’il ne lui poussera plus de cornes, il avait également décidé de tuer chaque matin une vierge épousée la veille. Au lieu de me faire froid au dos, cette tragédie m’avait évoqué les paroles de Blaise Pascal qui disait que la vie est une prison où chacun de nous est dans l’attente, comme un condamné à mort. En tireuse de taureaux par les cornes, j’ai voulu inverser la donne, renverser les polarités. Montant un stratagème avec ma sœur Dinarzarde, je m’étais offerte au roi.
Le soir après nos noces, j’avais attendu mon époux sous les teintures en velours menaçant de notre lit conjugal. Et si ma ruse ne réussissait pas ? Et s’il me tuait avant l’aube ? Au lieu d’émietter ma confiance dans ce monde où l’humiliation est la règle et la femme se doit de se taire et plier genou, à l’arrivée de Shahryar, sans trop réfléchir, j’avais mis mon plan en marche. Pour éviter le sort funeste de mes devancières, je m’étais mise à raconter une histoire si passionnante à mon mari morbide qu’il avait choisi de retarder ma sentence. Le tout avait duré mille et une nuits. Quel nombre, ou, pour mieux dire, quel innombrable. D’Aladin et sa lampe magique, Sindbad et ses voyages, Ali Baba et ses quarante voleurs, pour n’en citer qu’eux, à la tombée de la nuit, je guidais mon roi de mari sur la boussole factice de ces voyages immobiles et délirants que concoctait mon imagination. Et il suivait. Sur mes cordes vocales, pendant mille et une nuits, il avait dégraissé, divagué, dérivé jusqu’à se rendre. Au final, il n’a jamais tué. Sans me lancer des fleurs, oui, j’ai réussi, et par le biais des mots, à faire la peau à l’infaillibilité machiste et tordre le nez au pouvoir misogyne. Telle une Marianne fabriquée pour et au royaume de Perse, j’ai annoncé en arabe, perse et turc la féminité orientale enluminée. La femme illuminée. Et j’ai ainsi botté le cul à un obscurantisme qui nous oppressait de sa chape sombre.
J’entends déjà les cavales de vos imaginations souhaiter me voir distraire un Trump, un Poutine, ou même une Madame Le Pen de tel ou tel décret aussi archaïque que celui de Shahryar. Je suis partante. Pour plus de renseignements, contacter la rédaction de ce journal. Ils sauront comment me joindre.

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