CULTURE : Quand Nadine Labaki prend des enfants par la main

 

06/04/2017

Si les êtres humains étaient assimilés à des saisons, Nadine Labaki serait l’été. Ce moment où les branches des arbres sont lourdes de fruits mûrs, ce temps des vendanges, de la moisson après les semences. « C’est un peu le temps de la maturité, celle qui vient avec l’expérience. Comme une meilleure connaissance de soi », confie la réalisatrice. Le puzzle de vie dont les pièces se sont imbriquées l’une dans l’autre s’est construit tant dans son engagement vis-à-vis du cinéma que dans l’action civile entreprise dans Beyrouth Madinati
Il est certain que la réalisatrice, qui a commencé dans le milieu de la publicité et qui avait brillé par ses clips, n’avait pas encore compris la responsabilité qui lui incombait. Il est aussi certain que lorsqu’elle s’est lancée dans son projet cinématographique Caramel, elle n’avait pas la moindre idée de ce qui l’attendait. « Caramel était mon premier film et je n’avais comme expérience que mon bagage publicitaire. J’étais comme un enfant qui apprend à marcher, qui trébuche, mais se relève par la suite. » Et il est plus que certain que la maternité a ajouté ce plus à sa sensibilité de réalisatrice

Alchimie
L’actrice-réalisatrice parle d’une voix douce et en gestes gracieux, comme si les images défilaient devant ses yeux. Des images de films bien sûr, mais aussi de ce Liban qu’elle aime et de ses habitants qu’elle reproduit telle une mosaïque vivante. Passionnée de cinéma, elle chasse l’image des détracteurs, des négationnistes, et parle plutôt d’éveil, de lumière et de clarté. On comprend désormais l’ampleur de sa mission. Ne serait-ce pas d’éclairer, dans une salle obscure, des sujets épineux qui touchent tous les hommes ? Ne serait-ce pas de communiquer cette énergie positive aux spectateurs, assis l’un près de l’autre ? Nadine Labaki a tout de suite saisi la magie du cinéma. Et son pouvoir. elle dit :  Le cinéma est un outil dont on peut se servir pour changer les choses, pour ouvrir un débat, pour créer un lien entre les hommes. C’est une émotion collective, contagieuse d’un être à l’autre et que le réalisateur, devenu soudain alchimiste, sent soudain l’envahir

Pour son troisième long-métrage, qui confirme ce temps de la maturité, tout commence par la fascination de Nadine Labaki pour la vie des autres. « J’étais dans ma bulle et je vivais entre mon quartier et ma famille, car je suis capable de m’isoler du monde, d’ailleurs je ne suis pas une mondaine et cela ne m’intéresse pas. » Mais un soir, sur ce fameux Ring qui relie les ex-Beyrouth-Ouest et Est, elle rencontre à une heure du matin une femme assise sur le trottoir, en train de mendier. À côté d’elle, un enfant d’un an qu’elle essaye à tout prix de réveiller. À la fois bouleversée, frustrée et impuissante, la réalisatrice rentre chez elle, hurle sa colère, dessine un gosse en train de crier et griffonne quelques mots. Tout est parti de là. Sa décision est prise. Son prochain film porterait sur les enfants

« Une armée »
Durant trois ans, la cinéaste ira à la recherche de l’enfance maltraitée. Que ce soit dans les prisons, les centres de détention, les tribunaux pour mineurs ou encore les camps, Nadine Labaki prendra son temps, rencontrera les jeunes, les enfants, essayant de sonder leur révolte, leur désarroi et l’injustice qui les entourait. « Je voulais écouter leurs voix car ce sont des enfants qui n’ont pas demandé à naître, qui sont livrés à eux-mêmes et qui n’ont plus rien à dire. Ils sont hors de ce monde. » Au fur et à mesure de ses recherches, l’histoire se dessine et le Capharnaüm (titre provisoire du film) prend forme. « Je ne voulais pas réaliser de fiction pour montrer que telle était bien la réalité. »
Le casting d’abord, un casting sauvage, partout, dans les ruelles de Beyrouth, puis le tournage qui démarre dans des conditions parfois très difficiles et avec des amateurs. « Je n’aime pas qu’un acteur joue, mais qu’il soit. » Nadine Labaki vient d’accoucher d’une petite fille. Entre chaque prise de vue, elle revient chez elle donner la tétée. La vie de ses enfants se mélange avec celle des enfants démunis. Le même sentiment maternel. Le même sentiment de donner vie, à un enfant ou à un film. La même responsabilité. « Ce cinéma plus réel que la vie », disait François Truffaut…
Malgré la fatigue, « une fatigue positive », l’énergie était toujours au rendez-vous. Entourée d’une équipe, d’« une armée » qui fonçait, la réalisatrice achève le tournage, avec 500 heures de rush sur les bras, supposant un montage qui prendra du temps. « Une force m’emportait, me soulevait. Au cours de ce tournage mêlé d’improvisations, il y a toujours eu des petits miracles. J’avais une équipe magnifique, passionnée. Rien ne les arrêtait. » Aujourd’hui, elle avoue : Le travail de montage sera intime, artisanal, personnel, à l’image de ce film que j’ai hâte de voir naître, car l’enfant, thème principal du film, mérite qu’on lui accorde toute cette attention. C’est une âme sacrée. Il faut en prendre soin

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