CULTURE Michèle Standjofski ne veut plus entendre dire qu’elle n’est pas libanaise

25/02/2017

Venus d’Italie, de France, de Russie, de Grèce et de Turquie, Antonio et Maria Caffiero, Mikhaïl et Alexandra Horoche, Théo et Berthe Standjovski ont traversé Toutes les mers et plus d’une guerre avant de s’arrimer à Beyrouth. C’est de cette lignée d’étrangers hauts en couleur qu’est issue Michèle Standjofski. Elle est née au Liban. Elle y a grandi avec, en filigrane, un certain sentiment d’« étrangeté ». Il lui a fallu, à elle aussi, traverser une guerre et quelques mers pour faire de ce pays sa véritable terre d’élection. Désormais sortie de sa phase Beyrouth-Déroute (lire encadré), elle revendique totalement sa libanité. Preuve en est, dans Toutes les mers (éditions Des ronds dans l’O), elle fait dire à son propre personnage : « Aaaah non ! Je n’accepte plus qu’on me dise que je ne suis pas libanaise ! »
D’ailleurs, dans son roman (bio)graphique, à travers les destins croisés des différents membres de sa famille, mais aussi à travers son parcours personnel, la dessinatrice aborde avec finesse (du trait également) toutes ces questions d’identités plurielles, d’appartenance et de vivre-ensemble qui taraudent chaque Libanais. De souche fut-il, ou de cœur. Pour en savoir plus, L’Orient-Le Jour lui a posé quelques questions.

Qu’est-ce qui a provoqué l’envie de raconter votre histoire familiale ?
Le fait d’abord que les membres de ma famille sont de vrais personnages, bien dessinés, avec des parcours pour le moins particuliers. Il fallait en profiter. Le désir de raconter leur histoire, ou plutôt leurs histoires, était donc là depuis pas mal de temps, mais il n’était pas prioritaire. Il fallait un déclic, qui s’est présenté avec les Rencontres du 9e art d’Aix-en-Provence. J’ai été appelée à m’y exprimer en 2013, avec Zeina Abi Rached, dans le cadre d’une exposition croisant nos deux expériences, celle de la Libanaise ayant choisi de vivre en France et celle de la non-Libanaise ayant choisi de rester au Liban. L’occasion rêvée de me lancer dans l’histoire de ma famille. Mais j’ai très vite senti que j’aurais envie de développer le récit, de parler du Beyrouth d’aujourd’hui et de thèmes qui me tiennent à cœur, et je l’ai donc conçu comme quelque chose d’extensible.

Est-ce que c’est votre premier roman graphique ? Et comment l’avez-vous élaboré, par dessins sur planches originales ou sur tablette ?
C’est mon premier roman graphique, oui, en tout cas le premier abouti et publié. Il est travaillé entièrement en couleurs directes, aux crayons de couleurs. J’avais envie d’utiliser ce médium, pour sa fraîcheur, son côté spontané, mais qui peut aussi être très élaboré. Un peu aussi parce que le crayon de couleur, c’est l’outil de l’enfance, et qu’il s’agit beaucoup d’enfance dans cette BD. Je voulais aussi qu’il n’y ait pas de rupture avec ma pratique d’illustratrice.

« Quand je serai grande, je serai peintre », déclariez-vous petite. Vous êtes devenue illustratrice et bédéiste. Qu’est-ce qui vous a fait préférer le dessin à la peinture ?
Je disais que « je serai peintre comme pap’ ». Ce n’était pas tant la peinture que le fait de vouloir ressembler à ce grand-père que j’adorais et avec lequel je communiquais merveilleusement bien sans beaucoup parler. J’ai fait de la peinture avec lui jusqu’à l’âge de 11 ou 12 ans. Puis, je ne sais pas pourquoi, j’ai fait un blocage par rapport à tous ces pigments, toute cette matière qui nécessitait beaucoup de préparation… J’ai brusquement trouvé tout ça lourd. Et c’est à peu près à la même période que j’ai senti combien, dans le dessin, la distance pouvait être courte, de l’intention au geste et du geste au résultat. À condition de savoir dessiner, bien sûr, ce qui n’était pas gagné !

Y-a-t-il eu un personnage plus facile à dessiner que les autres dans « Toutes les mers » ?
Antonio et Maria sont probablement pour moi les personnages les plus faciles à caractériser et donc à dessiner. Quand on a les cheveux bleus et un verre de lunettes opaque, ou alors 1,95 m, une moustache en brosse à dents et un sourire de mafieux, on est déjà un personnage.
J’ai eu en revanche beaucoup de mal avec mon père, parce que je n’arrivais pas à prendre de la distance par rapport à lui, à renoncer à la ressemblance pour lui donner la consistance d’un vrai personnage. Comme je me suis lancée dans ce projet quelques mois après sa mort, j’avais une espèce de besoin obsessionnel de retrouver telle ou telle posture, telle ou telle attitude ou expression exacte.

Qu’aimeriez-vous que le lecteur retienne de ce roman ? Et d’ailleurs à qui s’adresse-t-il ?
J’aimerais qu’il puisse intéresser un public large, adulte bien sûr, mais également ado. Un public qui dépasse aussi les amateurs assidus de BD. C’est un récit très personnel oui, mais construit sur une thématique universelle. Je crois que l’appartenance, la transmission, les identités multiples et mouvantes, le vivre-ensemble, ça ne concerne pas que moi. Mais au-delà des thèmes, j’avais envie que l’ensemble coule facilement, qu’on passe souplement du sourire à l’émotion.

Auriez-vous pu l’écrire sans images ?
Je n’ai à aucun moment envisagé d’en faire un roman sans images. Cela aurait été quelque chose de tout à fait différent. Le ton aurait probablement été plus lourd, plus démonstratif aussi. Il y a dans la BD, dans ce glissement permanent de l’image au texte et du texte à l’image, une fluidité qui me convient très bien.

Envisageriez-vous de le retranscrire en film d’animation ?
Je ne me vois pas non plus l’adaptant moi-même en film d’animation. L’aspect laborieux et très technique de l’animation me dépasse. Je préfère de loin me lancer dans un ou plusieurs autres projets de BD. Cela dit, si quelqu’un me proposait par hasard de le faire, je ne dirais pas non !

* Disponible à la librairie Antoine.

DE « L’OLJ » AU COLLECTIF GÉMEAUX

Née à Beyrouth en 1960, Michèle Standjofski est une illustratrice et bédéiste libanaise qui a collaboré à L’Orient-Le Jour dans une chronique hebdomadaire de 1979 à 1989 et de 1987 à 1997 dans un strip bihebdomadaire qu’elle a baptisé Beyrouth-Déroute.
Elle enseigne l’illustration et la bande dessinée à l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA). Elle a exposé à Beyrouth, Aix-en-Provence, Angoulême, Ravenne, Athènes, Istanbul, Munich et Ulm. La première partie de Toutes les mers, édité chez Des ronds dans l’O, a été présentée au Festival de la BD d’Aix-en-Provence au printemps 2013.
Elle appartient également au collectif Gémeaux, qu’elle a créé avec ses filles Laura-Joy, psychologue, et Myriam, photographe. Ensemble, elles ont présenté un premier projet, Disorders in Beirut, à la galerie Janine Rubeiz.

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