CULTURE Magida el-Roumi : La musique est la langue de l’âme et elle représente Dieu sur terre

 


FESTIVAL DE BEITEDDINE / RENCONTRESans artifice féminin spectaculaire, avec sa grâce, son joli minois, son sourire et sa voix, ductile et cristalline, elle a gagné d’emblée ses galons de vedette plébiscitée par le
public.

09/08/2017
Rencontre pour parler, sans fard, vie au quotidien, inspiration, valeurs humaines, engagement, poésie, foi en Dieu et surtout, entre Beyrouth Sett ed-Dounia et Kalimat, musique… Magida el-Roumi affiche une carrière fulgurante et des succès à la pelle. À son actif, plus de quatre cents chansons et un nombre incalculable de concerts aux quatre points cardinaux. Elle va faire flamber et chauffer à blanc la dernière nuit du Festival de Beiteddine, ce samedi 12 août. La tassaal (« Ne demande pas ») est le titre de son dernier opus et celui de ce concert. Et pourtant, L’Orient-Le Jour, à travers une entrevue, a demandé et reçu des réponses ! Pour mieux révéler l’artiste, la cantatrice, la femme si discrète, si grave avec quelques rires furtifs et lumineux, si pieuse, si citoyenne, si farouchement patriote.

Un embouteillage monstre (comme il se doit dans ce pays aux routes déglinguées et aux chauffards démultipliés) fait une entorse de ponctualité au rendez-vous pris. Patiente, Magida est tout sourire quand elle ouvre la porte. Et sa voix, toujours mesurée et basse, relève de la douceur des accords d’une harpe. Juste l’opposé de ses envolées quand les vocalises fortissimo pointent au ciel et percent les nuages…
« Nous sommes un peuple violenté », commente-t-elle en se référant à l’état de circulation cafouilleux. On devrait peut-être ajouter : c’est parce que nous sommes aussi un peuple porté à la violence…
À soixante ans, elle a toute la fraîcheur, la grâce et la réserve d’une jeune fille, avec sa silhouette svelte, ses yeux de biche, son teint clair, ses cheveux lisses flottant sagement sur ses épaules, ses articulations délicates, ses traits fins et réguliers. Chemisette fleurie bleue et jeans sombre, petites boucles en perles nacrées aux oreilles et fin bracelet argenté au poignet : élégance casual, sans ostentation aucune, pour une adepte convaincue du sport. Magida el-Roumi pratique assidûment yoga, stretching, pilates, aérobic…

Fayrouz forever
Premier contact avec la musique ? Naturel quand on a grandi dans une maison où la culture musicale est vitale, surtout avec un père compositeur et chanteur tel Halim el-Roumi. « Difficile de ne pas aimer la musique et le chant quand toute la maison en résonnait, dit-elle. C’était les années 60, on écoutait constamment les plus belles voix des pays arabes. »
L’histoire avec le succès ? « Très tôt, confie-t-elle. J’avais seize ans quand j’ai eu le prix de Studio el-Fan en 74. Et c’était aussi aux portes de la guerre et de la débâcle ! Faire de l’argent dans ce métier, c’est facile. Mais il y a mieux : savoir choisir. Moi, j’ai voulu suivre la mission de mon père. Sans conteste, pour moi, Fayrouz reste et restera la seule référence. Elle l’est jusqu’à l’éternité. Sans rivale… Puis il y eut ce film de Youssef Chahine, Le retour de l’enfant prodigue. Mais la guerre ici, et aller au Caire pour tourner, c’était trop difficile pour la carrière cinématographique. Vint ensuite le triomphe en 1980 à Carthage, en Tunisie. Suivi en 86 de Jarash qui a donné une impulsion nouvelle au Liban, trois maillons importants… »
À ceux qui ont identifié sa voix, à ses débuts, à celle d’Asmahan à travers Toyour ou Layal il ouns fi Vienna et les étourdissantes rossignolades de notes cristallines, la cantatrice tranche net et dit : « Je n’ai rien d’Asmahan sauf cette combinaison Orient-Occident dans les compositions… » Elle poursuit : « Comment je qualifie ma voix (léger sourire et petite pause) ? Je dois demander à ma prof de chant… » Prof qui a offert cette superbe sculpture de khatchkar (croix arménienne taillée dans la pierre) trônant sur le guéridon de l’entrée du salon devant un grand piano noir lustré. Sa chanson préférée ? « 3am behlamak ya Loubnan (texte de Saïd Akl et partition d’Élias Rahbani), car j’y vois le beau Liban, dit-elle, celui que nous aimons, pacifique, multiculturel et convivial. Pas le Liban selon l’image des intérêts des uns et des autres… Oui, je suis politisée et je suis absolument et sans partage pour la souveraineté, la liberté et la dignité du Liban. » Une ambition inassouvie, un rêve non réalisé ? « Bien sûr, mon grand rêve est de voir le Liban en paix. Je serai malheureuse si je quitte ce monde sans le voir arriver à bon port. Pour la dignité des Libanais dont les souffrances ont été bien longues, pour le sang versé, pour tant de morts. M’exprimer toujours en musique et faire encore et encore de jolies chansons. Aujourd’hui, la vie artistique a pris d’autres tournants, il faut des clefs nouvelles pour combler l’attente du public… »
Vous aimez la poésie, cela s’entend. Comment cheminez-vous au mont du Parnasse ? « Je suis amoureuse de la poésie, précise Magida el-Roumi, celle d’Éluard, Prévert, Hugo mais aussi celle de Nizar Qabbani, Georges Jurdak, Saïd Akl. Ce sont les noms qui viennent instantanément à mon esprit, mais il y en a tant d’autres… Il y avait ce programme fabuleux de Farouk Choucha sur les ondes des radios égyptiennes dédié à la déclamation de la poésie, que j’écoutais religieusement. Un programme intitulé Loughatouna al-Jamila (« Notre belle langue ») avec au générique Anta habibi de Fayrouz. Mais j’aime aussi le soufisme, Jalal el-Roumi, Hallaj, Ibn el-Fared. Je suis férue de lecture et d’histoire (les émissions de Stéphane Bern ont ses faveurs). Je surfe sur internet et dissèque les secrets des sourdes luttes en ce monde. Il n’y a ni vainqueur ni vaincu. Mais bien cette guerre du bien contre le mal… »
Son meilleur souvenir ? Il y en a tant que cela la submerge et elle ne peut les contenir en un seul. « Je suis chanceuse, dit la cantatrice, émue. Dieu m’a comblée de gloire. Et les gens m’ont donné tant d’amour. Et j’ai appris de tout, même de mes souffrances. »
Sa définition de la musique est éthérée. C’est en ces termes qu’elle cerne l’espace des partitions et des notes, volatiles comme du mercure : « La musique, c’est la langue de l’âme et elle représente Dieu sur terre. » Quid du programme de la soirée de Beiteddine où se presseront fans et mélomanes chevronnés ? « Je chanterai les choses que le public connaît déjà. C’est mon identité, conclut-elle. Avec bien entendu de nouvelles chansons dont Ma tz3al minni (« Ne te fâche pas de moi ») d’Élie Choueri (musique et paroles) ainsi que La tassaal (« Ne demande pas ») (paroles du Dr Souad al-Subbah et musique de Marwan Khoury)… » Dans la nuit du Chouf, la pureté, le désir, les nuances, la poigne et la tourmente de l’amour auront une voix angélique (mais qui sait aussi crier et rugir) pour un public attentionné et fervent. Avec Magida el-Roumi, icône et étoile toujours rayonnante, un beau moment comme une ombre rafraîchissante et salutaire en cet été poisseux et caniculaire.

اضف رد

لن يتم نشر البريد الإلكتروني . الحقول المطلوبة مشار لها بـ *

*