CULTURE : « J’ai rêvé d’Obama en train de sauter au plafond pour dévisser une ampoule »


Jean Plantureux, dit Plantu, ne baisse pas son crayon. Photo Michel Sayegh

RENCONTRELe caricaturiste français Plantu est au Liban, à l’initiative de la Fondation Pierre Sadek. Il participera ce soir à la conférence-débat*, modérée par notre collègue Gaby Nasr, sur le thème « Dessins sans frontières », qui sera précédée par l’inauguration de l’exposition « Cartooning for Peace ».

06/03/2017

Il ne se souvient pas de son premier dessin car il dessinait beaucoup quand il était enfant. « Je parlais peu. Le dessin était ma manière de communiquer et, à l’âge de quinze ans, un bon moyen de draguer les filles. » Si ses parents le destinaient à des études de médecine, Jean Plantureux, dit Plantu, finit par trouver sa voie, à savoir l’appel du crayon. « Mais j’ai surtout raté mes études, et cela a finalement tout réglé, au grand dam de mes parents », dira-t-il avec ce naturel et cette simplicité qui le rendent très vite attachant. « J’ai quitté Paris pour Bruxelles, poursuit-il, mais comme je n’arrivais pas à payer mes cours, je me suis mis à distribuer mes dessins aux journaux, au coup par coup. Et là, soudain, j’ai réalisé que je faisais un métier. Je m’étonnais même qu’on me paye pour cet exercice. » L’allure mince, les cheveux grisonnants en bataille, le profil d’un adolescent soixante-huitard avec ses lunettes rondes, le dessinateur caricaturiste du journal Le Monde et du magazine L’Express a l’âme d’un poète. Il n’aime pas se prendre au sérieux, mais parle de son métier avec un accent non aigu mais grave. Plantu s’étonne de tout et il est curieux de tout ce qui l’entoure. D’ailleurs sa carrière au quotidien Le Monde lui a fait faire le tour de la planète. C’est peut-être cette curiosité et cet étonnement qui sont le secret de son éternelle jeunesse.

Rêver en dessinant
En 1982, Jean Plantureux est engagé par André Laurens et Claude Lamotte, respectivement directeur et rédacteur en chef du Monde, pour réaliser un dessin chaque samedi, publié en une du quotidien. Quelques années et de nombreux dessins plus tard, sa signature (engagée) sera désormais quotidienne. « J’étais un fan de Charlie Hebdo et de Hara Kiri, se souvient-il. C’étaient mes références. »
Dès 1991, Plantu collabore avec l’hebdomadaire L’Express avec une caricature par semaine. En 2012, Le Monde publie un numéro spécial entièrement illustré par lui en hommage à ses 40 ans de collaboration et à ses 19 000 dessins publiés. Aujourd’hui, malgré tous les incidents dramatiques qui ont eu lieu à la suite des caricatures françaises ou danoises, et la polémique qui s’en est suivie, Plantu ne baisse pas l’arme : son crayon. « Certes l’illustration et la caricature sont un art, mais aussi une arme (offensive ou défensive), le fil entre les deux est ténu. Il suffit de trouver l’astuce, le moyen d’atteindre l’esprit des gens et de faire le lien », précise-t-il. Ce dessinateur prolifique se réveille et s’endort avec un dessin dans la tête. « Je m’envoie même des textos que je découvre le matin. » Rêve-t-il en dessin ? « Oui. Tenez, hier encore, dit-il, j’ai fait un drôle de rêve : le président Obama était avec moi dans une pièce et faisait le fanfaron. Il voulait dévisser une ampoule et sautait au plafond, en risquant de se casser la gueule. »

Pour mieux comprendre et se faire comprendre
Plantu parcourt la terre avec des feutres pleins les poches, de toutes les formes. « Il y en a pour chacun. Quand je déteste mes amis français, je les croque avec un gros nez rouge, de grosses dents et un béret. C’est le Franchouillard. Et quand j’aime ma France, je pense à ma petite Marianne, je la dessine tout en rondeur et en douceur, tout comme la statue de la Liberté, la colombe ou même ma petite souris qui traverse mes croquis depuis quelque temps. J’emploie aussi le gros feutre qui éclabousse, pour croquer les méchants et les salauds. Si le discours n’a donc pas changé avec le temps, le trait a évolué », souligne-t-il.
Ainsi, pour Plantu, les nouvelles technologies, avec à leur tête l’internet, ont changé la donne, menant souvent à des malentendus et à une mauvaise communication. « Quand je dessine Israël en train de bombarder Gaza, on me traite d’antisémite. Et si je critique les salafistes qui sont une toute petite minorité des musulmans de France, je me fais traiter d’islamophobe. De même, quand je critique les prêtres violeurs, ce n’est certainement pas toute l’Église catholique que je vilipende. » C’est pourquoi en 2006, avec l’aide du Prix Nobel de la paix et ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, Plantu crée « Cartooning for Peace » qui rassemble des dessinateurs de presse internationaux afin de défendre la liberté d’expression dans le monde entier. « C’est pour mieux savoir si le dessin diffusé sur le Net peut être mal compris, manipulé ou mal interprété, et pour être à l’écoute des autres. Je ne me réveille pas le matin en me disant : aujourd’hui je veux humilier Sarkozy ou quelqu’un d’autre. Je fais des dessins, lesquels, j’espère, seront compris, et quand je vais dans le monde musulman je défends mes amis de Charlie Hebdo ou les Danois en disant qu’ils n’ont jamais voulu humilier les musulmans. » Et d’ajouter : « Le Cartooning for Peace nous a permis de mieux assimiler l’autre. C’est une éducation à refaire calmement, pour qu’on puisse, ensemble, reconstruire un monde d’images qui critique, qui asticote, énerve et essaye de comprendre la culture des autres. Si on se donne la peine de le faire, tout est encore possible. » Et d’ajouter :
« Les règles restrictives, je me les impose moi-même. Je ne touche pas du tout à la vie intime des autres. C’est surtout à l’intolérance, à l’injustice, au mal que je m’attaque. »
Plantu, qui visite souvent les écoles pour enseigner le but et l’objectif de la caricature, s’emploie à dire à ses élèves que le dessin est croqué pour éclairer le lecteur. « Il faut assumer ce à quoi on croit.
Avec le papier, nous, dessinateurs, sommes les interprètes de ce que nous avons dans les tripes, le ventre. Il suffirait uniquement de mettre, sur une feuille, les images que nous avons dans les yeux, tout en pensant au lecteur et sans jamais oublier cette boule dans le ventre. Je vais peut-être l’énerver, à ce lecteur, mais je tiens à ce qu’il sache que je l’aime tout autant. À partir du moment où l’image censée l’éclairer l’aveugle, il n’y a plus de débat. »

* Ce soir à 18h à l’Université antonine (Hadeth-Baabda).

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