CULTURE : En Irak, un violoncelle contre « le silence létal, émouvant et bruyant »


Karim Wasfi, fruit d’une famille mêlant juifs, musulmans et chrétiens, joue sans retenir ses larmes, assis sous la nef couverte de suie de la cathédrale de l’Immaculée Conception. Photo Quentin Bruno

RENCONTREUn violoncelliste contre l’horreur ; la musique face au silence des ruines. Karim Wasfi, musicien de renom, parcourt inlassablement son pays pour jouer dans les villes ravagées par la guerre dantesque qui oppose forces irakiennes et groupe État islamique.

02/08/2017

Karim Wasfi glisse sur les cordes de son violoncelle comme on tranche la gorge d’un ennemi ou caresse le corps d’un être aimé. Après avoir dirigé l’Orchestre symphonique national d’Irak pendant une décennie, celui que l’on compare parfois à Rostropovitch – violoncelliste de génie qui avait interprété Bach au pied du mur de Berlin fraîchement abattu – s’est donné pour but de jouer dans les villes reprises aux jihadistes du groupe État islamique (EI).

À Mossoul, théâtre d’une bataille de neuf mois où le staccato des bombes a appelé le crépuscule des vies, ce fils de Mossouliote joue un hymne solennel mais résolument optimiste. Sous les torrents de fumée qui se dessinent dans le ciel comme une goutte d’encre qui tombe dans un verre d’eau, des enfants curieux s’amassent autour de lui. Beaucoup assistent à leur premier concert.

Reconstruire les hommes
Lunettes rondes, barbe soigneusement taillée et cheveux gominés tirés en arrière, le virtuose de 45 ans porte un veston bleu nuit et un regard plein d’assurance sur son pays. Dans Ramadi, pratiquement rayée de la carte par les combats contre l’EI, il insiste que pour rebâtir une ville, il faut aussi – et surtout – reconstruire les hommes.

Dans cette capitale de la province d’Anbar, région plus connue depuis 2003 comme le berceau de l’insurrection, le maestro rêve d’ouvrir un jour un conservatoire, citant en exemple l’école Bauhaus en son temps (un institut ouvert à Berlin au lendemain de la Première Guerre Mondiale et qui désigne par extension un courant artistique englobant, notamment, architecture et design, photographie et danse). « Nous n’avons pas d’autre choix que de promouvoir et de soutenir la compréhension mutuelle. Je ne dis pas que la musique est la seule façon d’y parvenir, mais c’est un moyen très influent et efficace », estime-t-il.
Wasfi, qui se dit parfois « jaloux des mots », lâche à tour de bras les expressions « social impact », « connectivity », « awareness » ou « operations management » comme un VRP de la Silicon Valley qui chercherait à vendre le produit dont personne n’a besoin. Mais si les mots ronflent parfois dans le vide, sa musique a l’éloquence qui lui manque. Selon Karim Wasfi, la musique est un langage universel et ses concerts un dialogue. Ne dit-on pas que le violoncelle est l’instrument qui se rapproche le plus de la voix humaine ?

 

Pour le chef-orchestre, musicien et compositeur qui vit entre l’Irak et les États-Unis, tout a commencé à Bagdad la nuit du 17 janvier 1991 sur un balcon au sixième étage de son immeuble. La première guerre du Golfe vient de débuter : la coalition dirigée par Washington mène des centaines de frappes aériennes pour mettre fin à l’occupation du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein. Après avoir emmené sa famille dans un abri souterrain, Karim Wasfi remonte chez lui et, machinalement, se saisit de son instrument.
« Pendant ce vacarme, grandiloquente symphonie de roquettes et de balles, j’ai joué de mon violoncelle à quatre heures du matin, raconte-t-il. Ce fut un moment surréel et bizarre, mais ce n’était pas une réaction ; c’était une action. Pas pour prendre parti, mais pour tenter de maintenir le son de la musique et de la civilité, plutôt que de capituler face aux roquettes et aux balles. Puis, il y a eu un silence très étrange après les premières vagues d’attaques. Un silence létal, très émouvant et bruyant. »

C’est justement pour contrer le silence assourdissant laissé par la mort que Karim Wasfi veut continuer de jouer. Le virtuose espère désormais faire résonner les cordes de son violoncelle dans les ruines de la vieille ville de Mossoul. Là où les jihadistes ont livré leur baroud d’honneur, plus de trois ans après y avoir interdit la musique.

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