CULTURE : Des fleurs du mal qui font danser la terre

01/04/2017

 

Échappées au monde d’Alice au pays des merveilles, à un conte diabolique pour adultes-enfants ou frappées d’un rayon laser de baguette de sorcellerie, ces sculptures de plus de 60 kilos aux allures de fausse fragilité, de provocation ouverte et de franc appel à la luxure et à la licence

On est loin de tout parfum d’innocence. Et pourtant, il flotte quelque part, dans ces œuvres en grès et en porcelaine couleur chair éclaboussées d’émail coloré, cet esprit pénétrant où la naïveté, la pureté et la légèreté, originelles et natives, ont une part certaine… Et elles sont certainement dionysiaques ces énormes fleurs en pots, danseuses insolites, corpulence impudique, bacchanales déchaînées, qui pourraient s’appeler pâquerettes, arums, crocus, tulipes ou autres charmantes bagatelles et efflorescence de la nature

Clémence Van Lunen n’est pas femme à se démonter facilement. Venue de pied ferme, en visite éclair, voir ses sculptures bien posées (et découvrir Beyrouth qu’elle croyait aseptisée à l’américaine, sans âme, et la trouve débordante de vie), elle a les propos audacieux de ses fleurs. Qui s’arrangent et s’harmonisent – en jardinières, en gerbes, en soliflores, en tout temps – très bien aux intérieurs cossus comme aux extérieurs exubérants

Cheveux coupés à la garçonne, le regard vif, les doigts boudinés par les longues heures de labeur à pétrir la terre, le bout des ongles cerné de noir à force de fouailler dans divers matériaux, Clémence Van Lunen, avec sa chemise fleurie à col Mao boutonnée jusqu’au cou et surmontée d’un collier en argent, regarde avec sympathie ses sculptures. Et leur prête toutes les innocences! Et de commenter, avec un décapant sens de la dérision :  J’ai appelé ces fleurs Wicked flowers, non dans un sens de méchanceté, mais comme les gens, ou plutôt les enfants, diraient, en français : c’est mortel ! C’est plutôt bon enfant… Je me suis écartée du réalisme et de la tradition des fleurs en vase, avec une pointe d’ironie. Si elles sont vénéneuses mes fleurs ? Mais la nature est vénéneuse et érotique. En tout cas, plus érotique que moi, car j’ai même fait une censure ! Regarder un pistil et voilà une foule d’idées qui surgit… Comment je travaille ? Tout d’abord une maquette pour un petit format. Ensuite j’agrandis. La terre reste apparente avec sa simplicité de terre fruste. Et puis j’ajoute une peinture lustrée. Un peu de kitsch et d’ironie. La terre, toute seule, c’est austère. Alors j’y mets de la fantaisie

Opulence et voracité
Pour cette artiste prête à tous les combats avec la matière, née à Bruxelles mais vivant à Paris, formée d’abord par Michel Smolders et Étienne Martin, le tour d’horizon pour peaufiner son art et trouver sa voix est passé par le village d’Estrémadure en Espagne, les poteries de Gujarat, les forêts du Japon et maître Liu en Chine pour les traditions de la porcelaine à Jingdezhen

Des fleurs aux formes opulentes qui gondolent et dégoulinent. En gardant une certaine grâce presque comique dans leur circonvolution tuméfiée, crémeuse, pâteuse. Elles ont toutes les allures de ces vieilles fées tournées vers le débonnaire et un pouvoir, s’il est contrarié, peut tourner au rance et au vinaigre tels Pimprenelle, Pâquerette ou Flora… Ici, les belles du bois dormant ne ferment jamais les paupières. Au contraire, il s’agit d’un combat à yeux ouverts, constamment aux aguets et à l’affût

Énormes dans leur dimension par rapport à de minuscules fleurs qui tiennent entre deux doigts. Et qui ont des bouches, des béances, des ouvertures, des échancrures, gloutonnes, voraces, voire carnivores. Elles étalent en toute langueur et mollesse leurs pétales, dressent leurs pistils en turgescence phallique ou secouent leurs tiges en toute insolence, comme un regard qui toise ou une chair qui nargue

Avant de venir s’installer sous les spots de Beyrouth à la galerie Alice Mogabgab à Achrafieh, ces fleurs monumentales au magnétisme étrange ont eu droit à des égards royaux en s’exposant déjà dans huit espaces muséaux en Europe. Excusez du peu : on nomme Mariemont, Tourcoing, Kerguéhennec, Maastricht, Sèvres, Paris. Des fleurs iconoclastes, liées par un folichon rapport aux saisons et à la nature pour célébrer le printemps et faire danser la terre

Elles sont filles des champs, des prés, des jardins, mais aussi de l’imaginaire. Des fleurs maléfiques, molles comme des montres de Dali, aux suggestions incontrôlables, lascives, sensuelles, érotiques. Avec leur masse incongrue, mais qu’on prendrait aisément pour une légèreté de plumes, leurs éclaboussures d’émail sur une matière rugueuse et rêche qui appelle pourtant aux caresses, leur sarabande débridée, ces fleurs titillent le regard par tous les contrastes et les paradoxes. Mais aussi par la jubilation du mouvement, la luisance des couleurs, la joie du plaisir tactile et visuel, l’énorme éclat de rire pour tout ce qui est éphémère et périssable. Et surtout l’hommage, par-delà les digues du Bien et du Mal, par-delà bosses et boursouflures, profil élancé ou pétales en langues tirées, à une jouissive liberté sans frein

*« Wicked flowers » (Fleurs du mal), de Clémence Van Lunen, à la galerie Alice Mogabgab, se prolonge jusqu’au 29 avril

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