CULTURE : Ce Willy Aractingi qui dansait, comme un Sioux, une fois sa toile achevée

 

Le peintre libanais des « Fables » de La Fontaine fait l’objet d’une grande rétrospective au musée Sursock. Qui, pour l’occasion, dégage comme un frétillant parfum d’évasion

13/06/2017À l’origine, Willy Aractingi (1930-2003) était parfumeur. Et peintre à ses heures perdues. Bourlingueur chronique, ce Libanais, natif de New York, élevé au Caire, puis partageant son temps entre Paris, Beyrouth, la Normandie et le sud de la France, peignait, depuis l’âge de douze ans, comme il respirait. C’est-à-dire naturellement, simplement, joyeusement. En autodidacte assumé, sans chercher à révolutionner le monde de l’art

Esthète dans l’âme, ce nez, créateur de parfums auprès des établissements Fattal, avait même ouvert en 1974 la galerie Le Point, rue Clemenceau, pour y exposer, entre autres, des œuvres de Niki de Saint Phalle et Alan Davies. Une aventure qui prendra malheureusement fin moins de deux ans plus tard, avec le début de la guerre du Liban, mais qui n’émoussera pas sa passion pour la peinture. En 1980, il abandonne définitivement le champ des senteurs pour entrer totalement dans celui des couleurs. « À partir de là, il est devenu artiste à cent pour cent. Il n’a plus fait que peindre du matin au soir », signale Yasmine Chemali, responsable des collections au musée Sursock et curatrice de la rétrospective, intitulée Les Mondes de Willy Aractingi, que lui consacre la vénérable institution
« Cette grande exposition fait suite à une importante donation de la famille de l’artiste au musée Sursock. Un ensemble de 224 peintures (huiles et acryliques) illustrant chacune des Fables de La Fontaine », signale la directrice des lieux, Zeina Arida. « Cette série, à l’élaboration de laquelle Willy Aractingi s’était consacré durant sept ans, était en quelque sorte son grand œuvre, poursuit-elle. Il tenait à ce qu’elle ne soit pas dispersée et a toujours émis le souhait de la léguer à une institution muséale. Sa volonté a ainsi été respectée. Et pour le musée, dont la mission est, aussi, de faire découvrir et reconnaître des artistes parfois peu connus, c’était là l’occasion de donner un aperçu de l’ensemble de sa carrière. » « L’occasion aussi peut-être de tenter d’offrir une approche plus nuancée de sa peinture illustrative, souvent étiquetée de naïve et de primitive. On l’a, notamment, beaucoup comparé au Douanier Rousseau. Alors que je ne suis pas sûre que ce soit tellement vrai. La personnalité de Willy Aractingi était beaucoup plus complexe que cela », renchérit pour sa part Yasmine Chemali

En trois temps

Même si la large majorité des 128 peintures accrochées sur les cimaises du musée Sursock, jusqu’au 18 septembre, sont issues de cette série, l’exposition présente, également, d’autres œuvres du peintre. En l’occurrence, quelques toiles de la période antérieure à celle des fables et quelques autres sur les thèmes des contes orientaux qu’il affectionnait également
Un parcours en trois temps, donc, appuyé par une scénographie créative. La visite commence par la grande salle baignée de lumière qui offre une introduction au style et au vocabulaire picturaux de Willy Aractingi. À savoir les rondeurs, les gradations de couleurs, les motifs végétaux et l’humour. Une permanence qui ne l’empêchera pas de développer sa technique. En témoignent cette palette de couleurs qui s’enhardit dès les années 80, cette faune délirante et cette flore luxuriante qui désormais habitent l’intégralité de l’espace de ses toiles, aux dimensions également élargies. Et desquelles émergent parfois des figures féminines botériennes, à l’instar d’une gigantesque et cocasse Vénus orientale. Mais encore, ces grandes séries de variations sur un même thème qui occupent chacune un mur entier, à l’instar du Lièvre et la tortue, La tortue et les deux canards et Le loup et l’agneau, « montrent comment Willy Aractingi déclinait les lignes et les couleurs à la manière d’un graphiste ou d’un parfumeur qui cherche la bonne essence », signale la curatrice

Deuxième temps : derrière des rideaux, une salle aux murs entièrement repeints en noir, pour mieux faire ressortir la vivacité des scènes et des couleurs de ces contes animaliers, propose une « immersion totale et exclusive » dans l’univers des Fables. Un fond musical signé Charbel Haber et Fadi Tabbal – une commande spéciale du musée pour l’exposition – contribue, également, à plonger le visiteur dans une parenthèse malicieusement enchantée. Car les allusions coquines, sinon épicuriennes, émaillent nombre de ses toiles

« Le peintre avait entamé cette série début 1989 et il avait tenu à la terminer avant fin 1995, pour la faire coïncider avec le 300e anniversaire de la mort du célèbre fabuliste. Elle avait, d’ailleurs à cette occasion, fait l’objet de plusieurs expositions en France », signale Chemali. Pour elle, « même s’il est évident que la fable est chez Willy Aractingi prétexte à s’amuser, ce dernier n’en était pas moins un travailleur acharné

Geha, Antar et le peintre
Retour à la lumière dans le troisième temps de l’exposition qui met l’accent sur un autre de « ses mondes ». Celui des contes orientaux qui ont également nourris son imagination
Accompagné de leur récit narré en langue arabe par la conteuse Nisrine Ojeil, le visiteur (re)découvre les aventures loufoques de Geha ou le récit des amours de Antar et Abla, réinterprétés par le pinceau libre, à la fantaisie accrue de cet artiste. Lequel s’est même amusé à se glisser dans une toile, dans un autoportrait le représentant dans une joute chevaleresque avec Antar
« Willy Aractingi était quelqu’un qui dansait une fois sa toile achevée, comme un Indien sioux autour de son totem », dévoile Yasmine Chemali. Et d’ajouter : « D’ailleurs, l’objectif de cette exposition est d’éclairer les différentes facettes de ce peintre qui a poursuivi sa propre esthétique, avec humour, sans prétendre révolutionner le monde de l’art. » Un accrochage complété par des documents d’archives présentés dans la bibliothèque du musée : articles de presse, mais aussi ses propres écrits et correspondances racontant aussi bien les petites histoires de ses inspirations picturales que celles de l’élaboration de ses parfums, dont le fameux Garçonne, grand succès des années 80


Une exposition qui s’adresse donc à un public de 7 à 77 ans. Et qui offre aux plus jeunes une agréable initiation à l’art. Par le biais notamment d’un prolongement pédagogique, dont un atelier de création de masques avec Junk Munkez, les samedis 17 juin et 8 juillet  de 11h à 13h

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