CULTURE : Ce pays où l’on vit et qui n’est plus celui où l’on vivait

05/04/2017

Même si ce n’est pas un coup de maître, ce premier opus volubile, fictionnel et à pans parfois autobiographiques de Mazen Haïdar, jeune lettré polyglotte, architecte de formation et directeur adjoint à l’Université de Balamand de l’école d’architecture de l’ALBA, marque une expression conciliant littérature, histoire et passion du patrimoine. Mais aussi besoin de libération, conflit générationnel afin de mettre en place certains clichés ou jugements pour clarifier l’état d’une ville en mutation. Entre vieilles pierres détruites et tours d’acier et de béton, entre souvenirs édulcorés et vécu certes dur mais qui a sa présence, ses tracas, mais aussi ses sortilèges, son charme

Bientôt 38 ans, l’allure un peu austère avec veste et pull sombres sur chemise blanche, les cheveux à ras de poil comme un bonze, barbe naissante de plusieurs jours, sourire franc pour une impeccable rangée de dents et seule note de fantaisie et de modernité affichées, cette sacoche en bandoulière à l’épaule. Mazen Haïdar, enfant de Byblos, parle de cette librairie Four steps down, quatre marches à descendre ou à monter, pour changer de monde et d’atmosphère, au cœur de l’artère principale de Hamra. Un lieu mythique de la culture et référence pour les touristes qui y achetaient, tout comme l’auteur, des cartes postales

Langue intime
Contre toute attente aussi pour un roman en arabe (dans une langue au style accessible et en une littérature scientifique teintée d’une certaine poésie, souligne le romancier néophyte), l’entretien s’est déroulé en majeure partie en français. Avec quelques incursions quand même de certaines phrases en dialectal libanais.
Féru des livres de Jabbour Doueihy, Hoda Barakat, Jean Echenoz et Antonio Tabucchi, fervent admirateur de Tawahin Beyrouth de Youssef Toufic Awad, dont la mort violente sous les bombardements (en 1989) l’émeut jusqu’aux larmes aujourd’hui encore, Mazen Haïdar, dont les nombreux articles en français, arabe, anglais, italien dans la presse locale et étrangère attestent de sa passion pour l’écriture, présente en ces termes son roman dans les devantures des librairies : « J’ai écrit ce livre en arabe car je m’exprime en une langue intime. C’est une prospection mémorielle pour découvrir les racines en quelque sorte. C’est aussi thérapeutique car il y a la découverte des lieux en mutation. Je remonte à l’enfance, quand j’allais à cette librairie qui porte le nom du roman. Un titre métaphorique avec les quatre marches dans la mémoire… Une gradation pour retrouver, à travers le protagoniste Raji, la palette de sentiments et d’émotions devant la destruction, les pertes de repères, le renouvellement intempestif et la défiguration d’une ville. » Haïdar poursuit :  En écoutant les récits de ses parents et de tous ceux qui l’entourent, Raji, avec son ami d’enfance Farhoud, recompose cet âge d’or dont on parle, qu’il n’a pas connu. Et tente de cerner et d’appréhender, à sa juste valeur, l’actualité urbaine qui le presse de toute part. Mais ce roman est un peu une narration bicéphale, car il y a un personnage second qui fait le chemin inverse, c’est-à-dire qui revient après un long séjour en Italie au bercail. Pour retrouver ses souvenirs dans les bribes de photos audacieuses de nudité prises dans une cheminée… Photos révélatrices d’une intériorité protégée. On laisse aux lecteurs le soin du suspense pour recomposer ce puzzle entre deux générations, deux flash-back où les chemins se croisent, les vies se (re)nouent, la ville, tentaculaire et scindée, joint ses ramifications et ses racines coupées sous les séismes du temps et des combats fratricides
Pour se retrouver dans ce pays où l’on vit et qui n’est plus celui où l’on vivait, Mazen Haïdar a lancé ce livre hommage, souvenir et témoignage à Beyrouth. Ayant âprement pris goût à la chose écrite, il prépare un ouvrage sur les balustrades de Beyrouth, dédié aux motifs de ferronnerie. Titre pressenti : La poésie de fer dans l’architecture urbaine du Liban. Mais c’est sans révéler de titre qu’il confie, dans un sourire secret et un peu timide, qu’il s’est attelé déjà à un second roman. Un auteur est né

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