CULTURE : Beyrouth n’est plus Beyrouth, c’est n’importe quelle grande ville en bord de mer

 


PHOTOJoe Kesrouani expose dans le cadre de Photomed à Marseille des vues panoramiques de Beyrouth. D’une intensité tellurique…

02/08/2017

Une forêt d’immeubles. Denses, bruts, étouffants ! Jungle urbaine aux buildings bétonnés condamnant l’horizon et rompant la dialectique entre ville et rivage… Beyrouth, telle que saisie par le photographe Joe Kesrouani, est une cité qui, à trop vouloir se « verticaliser », se moderniser, colmater ses vides, perd son âme. C’est le constat que fait, à regret, le photographe qui, depuis plus de vingt ans, capte dans son viseur – au cadrage d’architecte – les mutations de la capitale libanaise. Cette ville dont il traite le paysage a priori de manière neutre, dans de grands formats d’une extrême précision et techniquement irréprochables, garde néanmoins sur Kesrouani une emprise romantique. En témoignent les ciels d’orage, les contrastes marqués et les jeux de lumière de certaines des œuvres exposées à Marseille jusqu’au 13 août*. Des images à l’indéniable attrait, mais d’une beauté inquiète…
Cinq questions pour en savoir plus.

Vous exposez à Marseille, dans le cadre de Photomed*, des vues panoramiques de Beyrouth. Que cherchez-vous à montrer/raconter/dévoiler de cette ville ?

Lorsque je photographie, je n’ai pas un but précis en tête. C’est souvent après coup, dans mon studio, que je prends conscience de certains aspects frappants. Par exemple, en m’éloignant progressivement et physiquement de Beyrouth, en essayant d’embrasser toute son étendue, je me suis rendu compte à quel point la ville est devenue générique, anonyme, à quel point elle a perdu ses traits spécifiques… Ce n’est plus Beyrouth. C’est n’importe quelle grande ville en bord de mer : Athènes, Marseille, Rio ? Toutes ces villes, ces mégapoles se ressemblent, elles souffrent du même problème : une urbanisation quasi sauvage, une folie des grandeurs, une incohérence entre leur forme ancienne, traditionnelle et leur nouveau visage. Je ne cherche pas à dénoncer quoi que ce soit, mais que je le veuille ou non, ces images ont une portée critique indéniable. Partout, me semble-t-il, le béton et la folie des grandeurs asphyxient les habitants et creusent les inégalités sociales.

Je me refuse à choisir un camp. Je n’appartiens à aucune « chapelle » de l’art. La photographie et la peinture sont pour moi des approches complémentaires. Elles se nourrissent mutuellement. J’ai besoin des deux. Et, d’ailleurs, depuis l’avènement de la photo numérique, il me semble que la frontière entre photo et peinture tend à s’effacer, exactement comme aux premiers temps de la photographie, qui imitait les peintures marines. On le voit bien dans mes grands paysages panoramiques qui reprennent quasiment les codes de la peinture classique de paysage. La photographie est l’héritière de la peinture, et notamment de la peinture romantique.

Vous avez beaucoup travaillé sur la figure humaine (un peu dans la veine de Yousuf Karsh ?) et là, il semblerait que vous dirigez votre objectif de plus en plus vers le paysage, urbain et beyrouthin en particulier. Comment s’est faite la transition et comment a évolué votre travail photographique au fil des années ?
On ne peut pas réduire mon travail à la série sur Beyrouth. Il se trouve que c’est sur cette série que les gens « flashent » en ce moment. Elle répond, sans doute, aux angoisses de notre époque. Pourtant je fais, parallèlement, des photos d’architecture, des portraits, des photos de plantes, de montagnes et beaucoup de nus…

Pourquoi cette prédilection pour le noir et blanc et les grands formats ?
Pour les paysages de Beyrouth, il existe des photos couleur et des noir et blanc. Cela donne des atmosphères très différentes. Le noir et blanc permet une approche plus graphique. Il insuffle un caractère presque tragique, une lourdeur très spéciale… Un côté fin du monde qui me plaît énormément.

Guillaume de Sardes, le curateur de Photomed Marseille, rapproche vos paysages de l’esthétique photographique objective des années 90 (l’école de Düsseldorf), tout en relevant leur indéniable romantisme. Où vous situez-vous vous-même ?
Évidemment, je suis nourri du travail de nombreux artistes modernes et contemporains. Je pense que mes paysages récents pourraient se rapprocher du travail de Balthasar Burkhart. Mais au fond, je crois que je me sens plus proche d’un Erik Satie et de certains poètes.

*Jusqu’au 13 août, à la Friche La Belle de Mai (Marseille).

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