CULTURE Beyrouth, capitale mondiale du street art en octobre

ÉVÉNEMENT
Depuis quelques jours, d’étranges symboles fleurissent sur les murs de la capitale et écrivent le mot unité en toutes lettres orientalo-latines et « calligraffitées » : le festival White Wall fait tomber les murs…
Thomas SAZPINAR | OLJ10/10/2017

C’est dans le cadre de White Wall Beirut, une opération de l’Institut français du Liban soutenue par Fransabank et en partenariat avec l’Institut Goethe, que les grands noms du calligraffiti arabe, el-Seed et Yazan M. Halwani, ainsi que le fondateur néerlandais du calligraffiti Niels Shoe Meulman, interviennent chacun, depuis une semaine, sur un mur beyrouthin. L’activiste culturel, dessinateur de graffiti, auteur et éditeur allemand Don Karl a mis sur pied ce festival de Street Art qui se déroule jusqu’au 15 octobre et qui comprend divers ateliers de travail, performances et, surtout, la réalisation de grandes fresques en plein cœur de Beyrouth.
Avec ses amis Niels Shoe Meulman et el-Seed (dans une moindre mesure), Don Karl est l’une des principales figures du calligraffiti. Le néologisme porte en lui son programme : faire converger et cohabiter la calligraphie et le graffiti, deux formes d’écritures a priori éloignées, mais qui, pourtant, s’accommodent bien l’une de l’autre. Cette idée de convergence et d’unification est d’ailleurs au centre de l’édition 2017 du White Wall Beirut. C’est à l’instar d’un chassé-croisé hautement symbolique que Don Karl a pensé son festival : si le calligraffiti est l’union du traditionnel et du contemporain, c’est aussi, dans ce cas-là, celle de l’alphabet arabe et du latin. « L’idée, c’est même de faire fusionner les deux en mêlant leurs esthétiques respectives », affirme le commissaire de l’exposition.
À la question de savoir pourquoi il a choisi Beyrouth pour ce projet, Don Karl répond d’emblée : « Parce que cette ville a été séparée, divisée d’une manière extrêmement profonde. C’est dans cette perspective que le festival est pensé : comme ce qui réunit des symboles qui ont longtemps été inconciliables. » Ainsi, au concept de fusion des alphabets dans le calligraffiti s’ajoute la dimension géographique, essentielle ici. Avec l’alphabet occidental, Niels Shoe Meulman va prendre en charge un grand mur de Verdun, à l’ouest de la capitale. L’oriental El-Seed hérite d’un bâtiment dans le quartier d’Achrafieh, à l’Est. Quant au Libanais Yazan M. Halwani, il va calligraffiter au cœur du symbole de division : la fameuse ligne de démarcation, la ligne verte. Don Karl lance ainsi un message fort, celui du débordement des cases, du mélange des cultures et de la tolérance. Il le veut plus actuel que jamais, dans une région en proie à une instabilité sans précédent, où le Liban fait désormais figure de havre de paix (relatif) en plein cœur de la tourmente moyen-orientale.

Beyrouth Est/Ouest
Niels Shoe Meulman est l’artiste doyen de l’événement. Le Néerlandais s’est formé auprès des maîtres du graffiti dans le New York des années 80. À près de 50 ans, il a officié sur tous les continents et se fait représenter par d’importantes galeries. Il gère par ailleurs la page Facebook du calligraffiti, qui compte près d’un million d’abonnés.
« Le mouvement, créé il y a une dizaine d’années, a progressivement pris de l’ampleur », indique-t-il, précisant qu’une cinquantaine d’ambassadeurs du calligraffiti ont été désignés dans de nombreux pays. « Grâce aux œuvres produites dans le cadre du festival White Wall, Beyrouth devient ce mois-ci le centre d’attention du monde du street art, et ce grâce aux réseaux sociaux. Les happenings de l’événement sont retransmis en direct sur Facebook et rencontrent un franc succès », note l’artiste.
Selon Don Karl, la fresque signée par Shoe à Beyrouth est « impressionnante de virtuosité ». L’artiste s’est occupé de deux murs immenses, en plein cœur de Verdun, sur la rue Khaled ben Walid. L’arrière-plan, rose et bleu, évoque le ciel couchant, mais, comme il le précise lui-même, ce qui importe vraiment, c’est la hardline, l’inscription. Dans la perspective de l’unité, grande thématique de l’évènement, l’occidental a voulu mêler les termes anglais East et West. Les mots se sont mélangés. À gauche, l’inscription eest ; à droite, wast. La symbolique de l’échange et de la fusion est par ailleurs soulignée dans la forme même du calligraffiti. Les lettres sont latines, mais l’esthétique est arabisante.

Un Liban nouveau
Yazan Halwani, l’une des étoiles montantes de la scène artistique locale, connu notamment pour son projet Eternal Sabah, à l’entrée de la rue Hamra, ne se définit pas comme un street artist. Il préfère être vu comme un artiste à part entière, car même s’il intervient dans l’espace publique, il travaille aussi sur de nombreux autres projets qui ne figurent pas dans cette catégorie.
C’est sur un mur de Sodeco, l’ancienne ligne verte, qu’il reproduit les visages de Tarek et May, deux personnages-clés du film West Beirut, de Ziad Doueiri. « Ce film tourne autour de l’amour impossible entre un musulman et une chrétienne, en pleine guerre civile, indique l’artiste. Ce qui m’interpelle dans cette histoire, c’est l’attitude de Tarek face à la confession de May : il ne s’en soucie pas. Il aime la jeune fille et fait abstraction du reste, c’est tout. »
Sur un plan plus formel, l’œuvre du jeune artiste se situe également au creuset des deux cultures occidentale et orientale. S’il reprend les manières figuratives d’outremer, il n’en oublie pas moins ses origines, car il y mêle l’art traditionnel de la calligraphie arabe. En artiste très renseigné sur ce qui l’entoure, il dénonce d’ailleurs la tendance qu’ont trop souvent, selon lui, les artistes moyen-orientaux et qui consiste à oublier leurs origines pour se placer dans le sillage d’un art occidental qui devient de fait presque hégémonique.
En somme, la contribution que Yazan propose pour l’édition 2017 du White Wall porte en elle une dimension profondément multiculturelle. C’est par ailleurs un appel à la société libanaise, qu’il rêve moins sclérosée, plus ouverte et plus laïque. Il rêve, en somme, d’une société où Tarek et May peuvent s’aimer librement.

Une identité mixte
Le Franco-Tunisien el-Seed intervient pour sa part dans la partie est de la ville. Lauréat 2016 du prix Sharjah pour la culture arabe décerné par l’Unesco pour son projet Zaraeeb, el-Seed se considère aujourd’hui comme un artiste accompli, car s’il vient originellement du monde du graffiti et du street art, il a su évoluer vers des formes d’expressions plus diversifiées.
La philosophie qui sous-tend son travail, notamment dans sa manière d’utiliser la calligraphie, est conditionnée par ses origines franco-tunisiennes. « J’ai ressenti, dans la France des années 90, le besoin de me construire une identité qui soit ou française, ou tunisienne, dit-il. Je me suis alors tourné vers le Maghreb pour en étudier la langue et l’écriture. Petit à petit, en développant un art fondé sur la calligraphie arabe, je me rends compte que sans mon bagage culturel occidental, je n’aurais pas pu en arriver là. » L’artiste l’affirme aujourd’hui : c’est la calligraphie qui lui a paradoxalement permis de comprendre et d’accepter ses origines françaises…
Sur son mur qui se situe à la jonction d’Achrafieh, de Gemmayzé et de Mar Mikhaël, il a calligraphié une phrase de l’écrivain Ameen al-Rihani. « Mon vœu, c’est de vivre sans détester personne, d’aimer sans être jaloux de personne, de m’élever sans prendre la place d’un autre, et d’avancer sans marcher sur un autre ou devenir envieux de ceux qui sont au-dessus de moi. »
L’art, une fois de plus, se lance à l’assaut des murs et fait tomber les barrages de l’incompréhension pour porter des messages de paix, d’ouverture et d’union.

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