CULTURE : Assadour, l’architecte des paysages urbains indécis

Assadour : « Le bonheur ? une absence de heurts intérieurs. » Photos Michel Sayegh

RENCONTRE
émérite architecte à l’équerre, au compas, à la pointe sèche et aux signalisations magiques, l’artiste, au faîte d’une technique envoûtante et d’une inspiration élaborée, n’est pas toujours prêt à livrer ses secrets. Entrevue pour tirer au clair son univers énigmatique et séduisant…
Edgar DAVIDIAN | OLJ26/09/2017

À soixante-quatorze ans, la silhouette toujours juvénile, Assadour (Assa pour les rapprochés !) a cette élégance éternelle des « dandy » séducteurs que rien n’abat. Veste couleur vert bouteille, pantalon et chemises noirs, cheveux longs sel et poivre et, au-dessous de ses sourcils broussailleux, ce regard ténébreux à la Laurent Terzieff, inaltérable dans ses reflets d’océans lointains et tumultueux.
Fidèle à son image de marque et à sa réputation bien établie, même avec la maturité, son rapport au langage, dans une voix feutrée et basse, parfaitement dans le sillage d’un Patrick Modiano, n’a pas changé. Clarification : il commence une phrase, se rétracte, s’arrête, y revient, se récuse, (se) juge, hésite, s’installe dans le silence ou le remplit de points de suspension. Tout en regardant souvent ses mains aux doigts croisés… Mais les mots, entre deux moments de réflexion ou de (dé)concentration, finissent par affleurer. Ou pas ! Avec, parfois, une phrase inattendue et superbe sur « le bonheur, une absence de heurts intérieurs… ».
Pour cette arrivée dans la capitale libanaise, sa ville natale, quittée à 17 ans (qui lui a réservé un bel accueil l’année dernière avec une rétrospective au musée Sursock), le graveur, au travail intense, qui a lentement et progressivement glissé vers les couleurs, le papier, la toile, la gouache, l’aquarelle, l’huile, l’acrylique, offre au public un florilège de ses œuvres sur toile et gouaches sur papier… Il précise : « Eau, liants et pigments… »
Comment retrouve-t-il Beyrouth, revisitée sporadiquement, en des laps distancés et pas trop fréquents? « Question difficile, dit-il, mais je trouve que les Libanais ont une grande pulsion de vie, même si les choses vont mal… »

Beyrouth l’inspire-t-elle actuellement ? Autre aveu percutant et désarçonnant : « Des souvenirs remontent, ça c’est certain, mais je reprends les termes de Van Gogh d’un lieu connu dans son enfance, dans l’une de ses missives : « Le moulin n’y est plus, mais le vent y est toujours…. »
Pour en avoir le cœur net devant cette œuvre monumentale – ciselée en toute patience et dévotion, depuis 1967 et sa première présentation à la résidence Samia Toutounji jusqu’à aujourd’hui au stand Aïda Cherfan du BAF (soit un demi-siècle tout rond de création), en passant par ces expos qui l’ont mené aux quatre points cardinaux (France, Italie, Suède, Allemagne, Japon, Corée…) –, une question s’impose : « Peindre, c’est quoi ? »
Après quelques tâtonnements, la réponse arrive : « Peindre, c’est donner un sens à sa vie. » Et d’ajouter, mi-rieur mi-sérieux : « C’est aussi gribouiller. Dans ce métier et ce milieu, il faut dire que tout va bien… Ce que j’aime le plus, c’est le “doodling”, le dessin de téléphone, cet automatisme que les surréalistes ont exploité avec “les cadavres exquis”. J’accorde une grande importance à ce qui est accident, imprévu… »

« J’étais bloqué par les maths »
Entre ordre et désordre, entre chaos systématique et rigueur absolue, entre confusion et clarté, entre silence sonore et babil étourdissant, entre ville détruite et reconstruite, entre silhouette humaine à allure de robot (ou poupées désarticulées) et une masse d’écrous, de flèches, de panneaux signalétiques, voici l’univers d’Assadour. D’une extrême précision, débordant de détails scrupuleux, hanté d’obsessions cadastrales, telle une topographie d’un pays où l’on n’arrive jamais, il est entre rêve et réalité, entre cauchemar et échappée belle, entre doute et détermination…
Et l’artiste de lever le voile : « J’étais bloqué par les maths. Je ne savais pas lire l’heure. Je n’ai pas pu apprendre la table de multiplication. Daniel Sibony, psychanalyste, m’a dit : si on pouvait expliquer différemment les mathématiques, tu les aurais comprises ! Mon thème, c’est le paysage urbain. Cité en construction, déconstruction, désertée, abandonnée, avec une foule de signalisations. C’est une grande machine qu’on appelle ville et qui écrase l’individu. Ce que je raconte, c’est aussi des personnages errants, parachutés sans savoir ce qu’ils font. Tout ce que je trace, c’est de la topographie, des itinéraires qui ne mènent nulle part. Je raconte peut-être trop de choses. Faire une ligne m’apporte de ma réalité intérieure plus que les mots…. »
Du noir des gravures aux tonalités sombres aux espaces colorés en une sorte d’allégresse, la couleur a lumineusement basculé la narration de cet impénitent conteur. Qu’est-ce que la couleur pour celui qui aujourd’hui l’emploie, non parcimonieusement, mais à si bon escient ? Et Assadour de tracer le contour de l’idée : « Elle a toujours été, depuis longtemps, quelque part chez moi. Qu’est ce que la couleur ? Chez certains peintres, c’est très théorique. Chez moi, c’est une envie. On ne peut expliquer. On est attiré par la couleur-couleur, la couleur-matière, parfois des contrastes, des dominants, des monochromes. Je n’ai pas de théorie là-dessus ! »
Un dernier mot en conclusion ? Une étincelle de malice dans les yeux, mais beaucoup de sérieux au fond des prunelles, Assadour de murmurer entre les dents, dans un sourire amusé : « On conclut avec des points de suspension. J’ai des choses à dire, mais… »
Le mieux, bien entendu, c’est d’admirer ses toiles qui se passent de tout commentaire. Éblouissantes et éloquentes en elles-mêmes. Les vrais mots sont là !

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