CULTURE : Antoine et Latifé Moultaka, 58 ans de conjugalité et de théâtre

RENCONTREIl y a des images indélébiles, des idées phares. Comme celle de ce couple mythique, voué corps et âme au théâtre à son âge d’or.
Antoine et Latifé Moultaka, toutes proportions gardées, c’est un peu nos Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud nationaux.
21/03/2017

Antoine et Latifé Moultaka… Aujourd’hui, rattrapé par un âge vénérable (84 ans pour lui, 85 ans pour elle), le couple a les cheveux blancs comme neige et le geste un peu incertain. Comme une enfance renversée… Mais le regard brille telle une escarboucle dès que le mot théâtre est évoqué. Brusquement, la jeunesse cravache le sang, les souvenirs affluent, la cavalcade du passé surgit (plus d’une vingtaine de pièces, d’innombrables rôles au petit écran et récemment au cinéma) et s’emballent les mots…
Fumeurs invétérés, cheminée ambulante, cigarettes en main (avec fume-cigarettes, protection contre le tabagisme oblige), ils parlent de leurs 33 ans de carrière professorale à l’Université libanaise (et plus de trente générations formées au monde de la scène), mais aussi de la flaque de lumière qui était leur nerf moteur, leur miroir indispensable et l’essence de leur vie. Sans doute émergent dans leur mémoire, guère encombrée, mais toujours claire comme cristal quand il s’agit des feux de la rampe, les noms de Lady Macbeth, Électre, Antigone, Oreste…
Antoine, fils de Wadi Chahrour, et Latifé, fille de la Békaa, étaient nés pour se rencontrer et se retrouver sur les planches et sous les spots. Un joli maktoub, comme on dit en termes populaires levantins. Et malgré de petites querelles-chamailleries, secret discours de tous les couples (qui va raconter quoi le premier, par exemple), l’atmosphère est à deux tourtereaux qui ne savent qu’être ensemble.
Cinquante-huit ans de conjugalité et trois enfants, tous dans leur sillage de la recherche, non dramaturgique, mais scientifique et artistique. On nomme Gilbert, pour la physique, Jihane, pour l’astrologie, et Zad, musicien et plasticien national, qui défendra les couleurs du Liban d’ici à quelques mois à la Biennale de Venise.
Plus d’un demi-siècle de labeur pour l’univers dramaturgique et quelque poussière de regrets pour faire davantage et mieux… Mais la guerre, brutale et sans rémission, est venue tout souffler et saper.
Maintenant ils déclinent toute mondanité ou sortie vers l’extérieur. Sans l’ombre d’une agora ou démophobie : ils sont juste plus rassurés dans leur chez-soi. Un bon verre d’arak pour Antoine Moultaka, l’ordinateur et le portable pour Latifé Moultaka, et leur conversation pour meubler le silence ou faire taire un peu la télé qui n’arrête pas de beugler, tourner. Mais le théâtre est omniprésent dans la tête. Ce qui se fait autour d’eux? Pas très informés, mais toujours curieux d’en savoir plus dès que l’occasion se présente.
Pour celui qui fut un Caligula de Camus à la voix péremptoire et aux rêves tenaces, et pour celle qui fut la vieille dame rancunière de Dürrenmatt, voilà deux artistes qui ont donné le premier coup d’éclat et de lustre au lever de rideau en langue arabe. Une langue taillée sur mesure (avec des traductions de bon aloi, une subtile libanisation), de grands classiques, tels Les Mouches de Sartre, ou des textes de Tchekhov, Pirandello, Albee, Lorca, etc., pour appâter et drainer le public dans les années 60, où remplir les salles de théâtre était peu évident. Une gageure relevée, un pari réussi, un destin assumé.
Par-delà une carrière mouvementée, des soirs de Rachana devenus un must pour l’élite et les intellectuels (Jack Lang a craqué pour ces clairs de lune schéhadiens) au théâtre Maroun Naccache (devenu vivier des acteurs de la générationentre-deux-guerres), l’aura charismatique sur scène du couple ainsi que l’exigence des cours dispensés à la faculté des beaux-arts de l’UL (actuellement sages retraités) ont contribué à l’amorce de l’évolution du monde de la scène locale.
Avec la stridence et la rapidité des temps modernes, avec la jeunesse et les multiples sollicitations des techniques en vitesse de croisière, changement de ton, d’attitude, de comportement, d’expression et d’éloquence. Mais les fondements et la pierre angulaire, jetés par deux impétueux et incorrigibles théâtreux, étaient solides et bien avenus. Racines d’un univers qui n’a pas fini d’étendre ses ramifications et dont l’esprit fédérateur continue à circuler. Il n’y a pas de théâtre sans passé. Les Moultaka en sont l’âme et sa part invisible. Mais parfaitement perceptibles de par leur legs précieux.

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