CULTURE Akl Awit, Prix Nikos Gatsos, poète anticonformiste

13/02/2017

Les cheveux sel et poivre crépus, longs dans la nuque et retenus par une queue de cheval, l’allure toujours pressée et empressée, mais empreinte de calme, pestant contre l’embouteillage qui le retarde, Akl Awit, enfant du Nord né à Bziza (Koura), enseignant à l’USJ et journaliste au Nahar, est surtout poète. Un barde des temps modernes et du monde arabe, là où l’on doit pincer les cordes de la lyre bien fort pour être entendu dans ce vacarme et ce chaos.

Il respire la poésie comme l’air qui lui remplit les poumons. C’est sa source vitale et tonique. Pour ne pas aller trop loin et rester dans le cercle étroit de ses vocables soigneusement choisis : la poésie, c’est son échappée belle. Il ne s’appesantit même pas, tout en remerciant courtoisement, sur le prix Nikos Gatsos (qu’a reçu également Charles Aznavour pour la chanson, excusez du peu…) qui vient de lui être décerné.

L’échappée (102 pages – L’Orient des Livres), un choix de textes poétiques traduits de l’arabe en français par Antoine Roumanos. Et en couverture de l’ouvrage, la griffe de Paul Guiragossian pour un portrait de jeunesse avec cheveux ébouriffés, moustaches frémissantes et yeux rêveurs tournés vers des ailleurs où ciel et imagination se confondent. Des yeux qui révèlent ce bout de poème qui en dit long sur sa quête : « Il me fallait aller regarder la vie du côté de la mort, je veux dire du côté de l’amour… ».

Remontée dans le passé et regard vers le futur pour cerner l’horizon d’une inspiration qui se voudrait affranchie de toute servitude et possession ! Lui, ce poète du dénuement, au verbe à la fois dense et aérien, ciselé tel un scintillant objet d’orfèvrerie, au rapport fusionnel et passionnel, en authentique amant du Parnasse, avec la langue arabe. « Je suis en adoration devant la langue arabe, dit-il avec exaltation. C’est un dieu que j’invente tous les jours… ».

Douze recueils à son actif et Wassikat Wilada (Acte de naissance), un récit poétique, précise-t-il. Comme si s’écarter de la poésie, c’est se trahir. Écrit en un jet de quatre mois, il y a aujourd’hui le manuscrit de Kitab al-Ghorfa (Le livre de la chambre) en attente d’être mis sous presse. De la prose pour parler de la poésie de la vie.

Pour ce poète « angoissé calmement » car il n’a pas de problème avec lui-même, qui hait la condition humaine, écoute Beethoven (la septième et neuvième symphonie du génie de Bonn ont ses faveurs), Carl Orff et le jazz d’Armstrong, aime le Christ « car c’est son ami », sans être hanté ou tourmenté outre mesure par la croyance ou l’existence de Dieu, vénère Baudelaire et Ounsi el-Hajj, se définit finalement volontiers et contre toute attente comme un homme simple.
« J’ai plaisir à aller seul dans un café et à y prendre seul mon café, confesse-t-il. J’aime être avec moi-même. Mon intérieur est un puits inépuisable. Il suffit de l’ouvrir pour que je sois heureux. Et pour que l’écriture m’ouvre ses portes. Je ne me souviens pas un seul jour de n’avoir pas réussi à écrire. Écrire c’est me réaliser… ».

« Joumana a des dons terribles… »
Un vrai poète, dit-on, sort toujours des sentiers battus. Un cliché, un poncif, un stéréotype ? Pour en avoir le cœur net, on va droit au but : comment se passe une journée dans la vie de Akl Awit ?

Sans l’ombre d’une hésitation la réponse fuse : « J’ai vécu toute ma vie seul. Dans ma maison à Zouk Mosbeh, dans la région du Christ-Roi. Ainsi est ma vie personnelle que j’adore. Tout est raconté dans ce livre. Je me réveille à six heures du matin et je me prépare deux cafetières (rakwés) de café amer. Une que je prends en regardant la mer. Et la seconde qui m’accompagne devant mon ordinateur. Si je suis romantique ? Oui, mais alors au sens des romantiques allemands, c’est-à-dire dans la réflexion et l’analyse, et non comme les romantiques français à tendance lyrique… Pas de pleurs, pas de tragique facile! L’avant-midi s’écoule dans l’écriture. Je suis toujours en état d’écriture devant mon ordinateur. J’ignore ce qu’est une panne en ce sens… Les murs de ma chambre sont littéralement couverts, tapissés de livres. Arabes et français. Je suis resté un peu en dehors de l’anglais que je n’aime pas. Mais j’ai tous les auteurs traduits, de tous les pays. À midi je prends mon petit déjeuner. Non pas mon déjeuner! Une tartine de labné ou du fromage. Et puis je fonce au Nahar… J’y suis toujours d’ailleurs ! Vers cinq heures je déjeune, du vrai tabkh libanais. Puis je rentre chez Ounsi, mon fils (il a aujourd’hui dix-sept ans et demi) qui vit avec sa mère Joumana à Sahel Alma. Je passe la soirée là-bas. Pour rentrer à nouveau chez moi secteur Christ-Roi. J’écoute de la musique, je visionne des films et parfois je dors assis sur le canapé… ».

Pour terminer la boucle, comment trouvez-vous la poésie de Joumana Haddad? « Je préfère répondre différemment, sur un autre plan. Joumana est une femme merveilleuse. Elle a des dons terribles. Elle est capable de franchir toutes les frontières et d’arriver jusqu’au bout dans la poésie, la littérature et la vie elle-même. Je ne serais pas étonné si elle a un de ces jours les plus grands prix littéraires au monde ou si elle occupe les meilleurs postes dans la vie politique. Après tout, je suis son conseiller et son ami… ».

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