Charif Majdalani : entre légende et réalité

 

Charif Majdalani. Photo D.R.

L’ORIENT LITTÉRAIREL’Empereur à pied, son nouveau roman, commence comme une légende sacrée sur les nobles sommets du Mont-Liban au milieu du XIXe siècle et finit dans un monde insalubre, tellement prosaïque et décevant, le nôtre.

06/08/2017
Si prosaïque est le présent – n’importe quel présent, non seulement le nôtre –, si insipide est-il que l’épopée, la légende et le mythe ont de tout temps été l’apanage d’un passé révolu. Ce constat est peut-être un truisme, mais il explique bien cette « illusion d’optique » très courante selon laquelle le mouvement de l’Histoire n’est qu’une dégénérescence perpétuelle faisant toujours de l’époque que nous vivons la pire qui soit. Cette chute d’un passé fabuleux et glorieux vers la fange d’aujourd’hui, Charif Majdalani la reproduit à merveille dans la structure même de son nouveau roman L’Empereur à pied, un récit haletant qui débute sur les nobles sommets du Mont-Liban au milieu du XIXe siècle et finit par la toute récente crise des déchets.

C’est dans un style d’une élégance rare, aux phrases souvent très longues et pourtant extrêmement fluides, que Majdalani nous livre cette fable à mi-chemin entre mythe et réalité historique. Vers l’an 1835, un homme sans le sou, surgi de nulle part, arrive avec ses trois fils au hameau de Massiaf. Il s’appelle Khanjar Jbeili. Vu de loin, il a l’apparence d’un berger ou d’un paysan. Mais son regard sombre et farouche, l’aura de puissance et d’autorité qui émane de lui et surtout ce détail incongru, chausser des bottes de cavalier sans être à cheval, lui vaudront le surnom de « l’Empereur à pied ».

Il a l’âme d’un conquérant : en quelques années, il fonde un domaine, devient un collecteur d’impôts (des rumeurs circulent qu’il aurait assassiné son prédécesseur), amasse une grande fortune et se transforme en l’un des seigneurs de la région. Pour éterniser son nom et préserver ses biens incalculables de l’éparpillement, il impose une loi tyrannique à tous ses descendants : seul l’aîné de chaque génération aura le droit de se marier et d’avoir des enfants, tandis que ses frères devront se contenter de l’assister dans la gestion du patrimoine familial. Celui qui enfreindra cette règle sera déshérité et renié par son clan.

Cette loi insensée est maintenue par cinq générations, et il semble que Khanjar Jbeili reste vivant tout au long de cette période, se réincarnant à la fois en la personne des aînés et des cadets. Les chefs successifs du clan héritent de leur ancêtre cette volonté intransigeante de préserver les richesses et la gloire de la famille : ils s’établissent à Beyrouth, pratiquent le commerce et font désormais partie de la grande bourgeoisie libanaise qui détient les rênes de la politique et décide de l’avenir du pays. Quant aux cadets, ce sont des aventuriers qui possèdent les instincts conquérants de l’Empereur : certains se rebellent, se marient et sont déshérités, tandis que d’autres s’exilent eux-mêmes pour errer à travers le monde, tel Zeid qui vit au Mexique une épopée digne d’un western ; Chehab qui traverse le désert de Karakoum à la poursuite d’une armée de cosaques, puis parcourt la Chine dans toute sa longueur ; ou Naufal qui part au Monténégro à la recherche d’un tableau perdu de Véronèse et se retrouve enfin chez les guérillas communistes dans les montagnes de la Grèce.

Dans ce récit vertigineux qui embrasse un siècle et demi de l’histoire du Liban, voire de celle du monde, beaucoup de sang sera répandu par les membres du clan, dont quelques-uns iront jusqu’à commettre des fratricides. Ce sont tous des êtres maudits, portant en eux la violence originelle de l’Empereur. Toutefois, rien n’est certain dans ces histoires de meurtres, ni même dans toute l’histoire de la famille, le roman étant un croisement de plusieurs récits transmis au fil des ans et provenant de sources différentes. Le narrateur lui-même n’est sûr de rien et se borne à nous rapporter ce qu’il a entendu de son père et de l’un des Jbeili.

Majdalani tire pleinement profit de cette incertitude des événements pour écrire un roman qui commence comme une légende sacrée et finit dans un monde insalubre, tellement prosaïque et décevant, le nôtre. La transition entre ces deux univers antinomiques est un tour de force : elle demeure imperceptible jusqu’à ce que le lecteur enchanté par le mythe grandiose de ce clan se retrouve soudain face à la réalité libanaise d’aujourd’hui, un milieu où sévit la pègre, et où les seuls héros qui comptent sont les anciens chefs de la guerre civile et les mafieux qui les singent, parmi lesquels les jeunes Fayez et Wajdi Jbeili. Mais la grande réussite de l’auteur est de démystifier subrepticement cette conception nostalgique d’un passé glorieux en laissant filtrer, à travers le voile de poésie qui recouvre les temps anciens, des traces de la réalité la plus abjecte et la plus bourbeuse. Car finalement, qu’était ce noble Empereur qui a eu recours à l’assassinat pour devenir collecteur d’impôts et bâtir son immense fortune en confisquant les terres des paysans, sinon l’un des ancêtres des mafieux de notre époque ?

 

BIBLIOGRAPHIE
L’Empereur à pied de Charif Majdalani, Seuil, 2017, 400 p. À paraître le 17 août

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