Beyrouth, entre cauchemar urbain et rêves utopiques

ORIENT XXI > MAGAZINE > THIERRY BOISSIÈRE > JAMIL MOUAWAD > 1ER MARS 2017
Ville en crise ou ville exceptionnelle ? Cette interrogation pèse depuis presque trois décennies sur l’imaginaire de Beyrouth, son évolution et sa société, tout en produisant en retour des formes de résistance et d’adaptation.
En 2003, le poète syrien Adonis déclenchait une polémique en affirmant lors d’une conférence publique que les évolutions actuelles de la ville de Beyrouth étaient « le produit des caprices individualistes qui répondent à des intérêts particuliers, commerciaux et économiques ou communautaires et sociaux. Cela produit un espace architectural polluant et pollué, mais également chaotique (…). Beyrouth, c’est une ville sans civilité ». La charge, violente, a provoqué des réactions, comme celle du poète libanais Paul Chaoul qui a fait remarquer à Adonis que, s’il est vrai que « Beyrouth est la plus laide de toutes les villes arabes », elle reste « la seule alternative possible où quelqu’un comme toi peut s’exprimer ». Concédant que Beyrouth est effectivement en crise, Chaoul réaffirme toutefois l’exceptionnalité de sa ville, construite sur la diversité communautaire, la liberté d’expression, le libéralisme économique et la modernité des modes de vie dans un contexte régional autoritaire et conservateur. Cette contradiction entre « ville en crise » et « ville exceptionnelle » pèse cependant depuis presque trois décennies sur l’imaginaire de Beyrouth, son évolution et sa société, tout en produisant en retour des formes de résistance et d’adaptation.
DÉSENCHANTEMENT ET CYNISME
Cette contradiction, en s’imposant surtout dans la reconstruction de la ville entamée depuis 1994 par la Société libanaise pour le développement et la reconstruction (Solidere, privée), a contribué au renforcement de deux ruptures qui pèsent fortement sur le présent de la capitale, produisant à la fois segmentations sociospatiales et désinvestissement du politique. Il s’agit d’une part de la rupture entre un centre-ville (downtown) accaparé par Solidere, destiné en partie à la riche clientèle du Golfe et qui peine à « faire centre » pour les Libanais, et le reste de l’agglomération dont la reconstruction a été laissée aux initiatives de la multitude des promoteurs privés. Les conséquences de ce développement bicéphale sont connues : désertification de downtown, gentrification, destruction et renouvellement des quartiers centraux, fragilisation de la capacité des classes moyennes et populaires à se maintenir dans le centre-ville.
La seconde rupture est celle entre la population urbaine et une municipalité qui a opté pour une politique de décharge de ses prérogatives publiques. Cette rupture, aggravée par le fait que les Libanais ne votent pas nécessairement sur leurs lieux de résidence, entraine un désengagement et une crise de confiance politiques, ainsi qu’une forte abstention aux élections municipales(20 % de participation à celles de 2016).
Beyrouth s’est ainsi développée sans plan d’urbanisme, sans politique urbaine inclusive et sans garde-fou institutionnel. Destructions et renouvellements se succèdent, bouleversant l’ancienne harmonie architecturale pour répondre aux exigences d’une rentabilité immédiate. Des tours résidentielles, proches du modèle déterritorialisé des résidences fermées (gated communities) surgissent en lieu et place de quartiers anciens, comme à Achrafieh, Ras Beyrouth ou Zoqaq Al-Blatt, transformant ou détruisant les paysages familiers et les formes de sociabilité qui pouvaient leur être associés. Rues, trottoirs et chaussées offrent le spectacle d’espaces délabrés et pollués, saturés par la présence et l’usage massifs de l’automobile.
Dans ce contexte, on assiste depuis une dizaine d’années à une forme de repli des habitants sur leurs espaces privés, l’extérieur étant perçu comme hostile. Les balcons des appartements, autrefois espaces de contact avec le voisinage, sont fermés et transformés en pièces à part entière ; les déplacements se font rarement à pied et l’automobile omniprésente constitue un véritable prolongement de l’habitat. Les pratiques consuméristes s’inscrivent de plus en plus dans des espaces sécurisés, comme les centres commerciaux (shopping malls) au détriment des petits commerces de quartier.
Cette prédominance du privé sur le public s’est ainsi exprimée avec force en 2015-2016 au moment de la crise des déchets, les habitants des quartiers centraux obtenant, dans un réflexe rappelant le concept « Not in my backyard » — Nimby — « Pas dans mon arrière-cour », le déplacement des immondices à l’extérieur de Beyrouth, sans toutefois exiger le règlement durable du problème.
RÉACTIONS CONTRASTÉES
Cependant, en dépit du laxisme municipal et du désenchantement politique, plusieurs réactions se développent face à cette crise urbaine. Quelques-unes peuvent être rapidement évoquées.
— Expertises
Des projets issus du monde de l’expertise urbaine émergent, mais restent souvent inappliqués ou inapplicables. Ainsi de l’ambitieux programme de la liste « Beirut Madinati », issu de travaux pluridisciplinaires d’experts et d’universitaires et qui n’a pu être mis en pratique faute d’une victoire de la liste aux élections municipales de mai 2016. Ou encore de projets d’aménagement des espaces publics élaborés dans le cadre de la coopération internationale à l’initiative du conseil municipal. Portant sur l’aménagement de voies piétonnes et cyclables, de liaisons et de déplacements doux, de « coulées vertes » et d’espaces paysagers, ces projets sont séduisants, mais difficilement réalisables parce que supposant une transformation radicale du substrat social et urbain, ou une volonté politique jusqu’à présent défaillante.
— Espaces publics virtuels
À défaut de pouvoir préserver ou créer des espaces réels, certains usagers de la ville fabriquent leurs propres espaces virtuels, reproduction idéalisée de Beyrouth ou forme de substitution à ce qui a été perdu. Ainsi, des sites Internet partagent des images du Beyrouth d’avant-guerre (photographies d’archives, cartes postales) et des récits d’anciennes promenades urbaines, autant d’évocations nostalgiques d’un Beyrouth qui n’existe plus. Ces images renvoient à des souvenirs personnels ou à une mémoire partagée, générationnelle, se rattachant à des lieux disparus ou transformés (comme la place des Martyrs). Ou encore ces autres initiatives qui proposent des vues parcellaires et trompeuses de Beyrouth à partir de photos prises actuellement, avec des cadrages évitant tout ce qui pourrait contredire l’image idyllique que l’on cherche à promouvoir de la ville. Photographies pittoresques et esthétisantes qui forment, dans la réalité virtuelle de « la toile », l’image en mosaïque d’une ville idéalisée. Les problèmes du présent sont alors réduits à leur impact négatif sur la ville du passé ou évacués, ignorés et parfois même niés.
— Initiatives citoyennes
Il existe enfin des initiatives individuelles ou collectives qui émergent en réponse à des urgences environnementales, à des injustices ou face à des projets urbains. Ces initiatives peuvent paraître utopiques, éphémères, isolées, discontinues, parfois repliées sur leur cause ; comme autant d’affirmations vaines dans le contexte d’une société sourde aux propositions alternatives et, en même temps, moins utopiques que nombre de projets institutionnels.
DES RÊVES RÉALISABLES
La force de ces mobilisations et initiatives citoyennes vient de leur capacité à mettre en pratique, de façon concrète et au quotidien, des formes d’« utopies en actes », tout en « faisant avec » ce qui existe, sans volonté de transformer de fond en comble la réalité urbaine, mais plutôt de l’aménager, de l’adapter, en (sauve)-gardant l’existant, et cela en lien avec les gens, leurs pratiques et leurs représentations. Certaines de ces initiatives peuvent être rapidement présentées.
— Maisons collectives
Au début des années 1990, Moustafa Yamout, dit Zico, transforme sa grande maison de Sanayeh en espace pour artistes, puis en centre d’accueil pour des associations et des ONG comme Helem (pro-LGBT), Lebanese Association for Democratic Elections (LADE) ou encore Green Line. Ce qui devient alors « Zico House »joue le rôle d’incubateur et d’espace de protection pour des associations subissant l’hostilité des autorités. Plus récemment, d’autres initiatives ont vu le jour, comme des coopératives féminines (Nasawiya Café, Dammeh) ou des maisons collectives. L’une des plus connues, Mansion, située à Zoqaq al-Blatt, a été initiée par Ghassan Maasri en 2012 : centre artistique et d’expositions, elle s’est également constituée comme un modèle de préservation du patrimoine architectural beyrouthin.
— Défense du littoral
Ville portuaire qui a construit sa prospérité et son identité sur son rapport à la Méditerranée, Beyrouth tourne de plus en plus le dos à la mer. Celle-ci ne constitue plus un élément quotidien de la vie urbaine que pour les quelques habitants des hautes tours côtières (« Parce qu’ils veulent voir la mer, on ne peut plus voir le ciel », dénonce un slogan de la graphiste Jana Traboulsi). Seuls quelques espaces permettent encore d’accéder sans condition au bord de mer, comme la corniche, la plage publique de Ramlet Al-Baïda (menacée par un projet d’hôtel) et le promontoire rocheux de Dalieh-Raouché, où se mêlent promeneurs et pêcheurs et où la communauté kurde célèbre chaque année le Newroz. Menacé de privatisation au profit d’entrepreneurs, ce promontoire est depuis 2013 au centre de la « campagne civile pour la protection de Dalieh-Raouché », collectif de citoyens mobilisés pour maintenir un accès gratuit à la mer et pour sauvegarder usages et pratiques associés à cet espace. Ce collectif s’est appuyé dans son action sur des études juridiques et d’impacts écologiques, ainsi que sur l’expérience collective des usagers.
— Marchés et souks alternatifs
Les espaces « mondialisés » de la consommation comme les supermarchés et les centres commerciaux constituent des éléments actifs de la transformation des paysages. La consommation est devenue un marqueur social et un révélateur des clivages et des inégalités qui traversent la société. Réaffirmant la nécessité de reprendre pied dans des espaces de plus en plus accaparés par ces logiques marchandes, des entrepreneurs ou des collectifs d’activistes comme Badna Nhasseb (« Nous demandons des comptes ») ont créé des marchés alternatifs (souk al-Tayyibau centre-ville souk Abou Rakhoussa place des Martyrs, souk al-Sabet à Antelias, etc.), avec pour ambition de redonner voix à des pratiques soucieuses de l’environnement, à des formes de consommation ouverte au plus grand nombre ou encore à des dispositifs privilégiant la vente directe.
— Transports et mobilités
Avec un usage presque exclusif de l’automobile individuelle (90 % des déplacements intra-urbains), le modèle beyrouthin de mobilité paraît bien obsolète. D’autres formes existantes de transports, comme les bus, sont revalorisées à travers des recherches-actions ou projets d’usagers, comme le « Lebanon Bus Map Project ». L’utilisation du vélo, présentée comme dangereuse, fait également l’objet d’initiatives uniques au Proche-Orient, avec Deghri Messengers, qui propose un service de livraisons rapides, ou encore l’association Cycling Circle qui organise des tournées nocturnes ayant pour objectif de réconcilier les Beyrouthins avec leur ville et d’imposer la présence et l’usage du vélo.
Au-delà de l’hétérogénéité et de la dispersion apparentes de ces initiatives, des formes de cohérence, de voisinage et de mise en réseau apparaissent et forment l’écheveau complexe et fragile d’« utopies réalisables » se nourrissant de la capacité de mobilisation d’une partie de la société beyrouthine. Si certaines de ces initiatives se présentent comme « antisystème », la plupart sont plutôt « hors système », ne dépendant ni de la municipalité et de ses autorisations, ni des grands acteurs politiques et économiques.
Dans un contexte où une majorité de citoyens a perdu foi dans le « système », lassée par la corruption et l’impuissance — parfois feinte — des politiques, ces initiatives citoyennes apparaissent comme autant de recours et d’alternatives, autant de possibilités. Projets utopiques souvent réalisés, elles inscrivent dans le présent une forme de droit au rêve, peut-être ultime moyen de sauver Beyrouth de son délitement urbain et social. En inscrivant ainsi « la ville dans la tête », l’utopie ne devient-elle pas un des moyens les plus sûrs de reconstruire de l’urbanité et de la civilité à partir de la ville ? Cela ne pourra sans doute se faire qu’à travers un projet politique ne s’inscrivant pas uniquement dans le temps d’une échéance électorale, mais développant aussi et surtout une vision de société.
THIERRY BOISSIÈRE, JAMIL MOUAWAD

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