Androgynie, mode d’emploi

12/04/2017

Jusqu’à il y a seulement une quarantaine d’années, le port du pantalon par les femmes était encore une transgression, surtout dans certains milieux professionnels, notamment les banques, où le personnel se doit encore d’être conventionnel et « lisible ». Aujourd’hui, la question ne se pose même plus. Le smoking d’Yves Saint Laurent (1966) est passé par là et son avatar, le tailleur pantalon, n’a eu aucun mal à s’infiltrer dans la brèche pour s’imposer comme une tenue de jour formelle, à peine adoucie par le mouvement d’un foulard ou le clin d’œil d’un bijou. Tout au long des années 70, le jeans a su conquérir les jambes des femmes notamment avec la coupe flair empruntée aux marins, qui avait l’avantage d’être moulante comme un fourreau avant de s’évaser progressivement au niveau des jambes, imitant une jupe longue à porter sur des plateformes parfois vertigineuses. Ainsi, le pantalon s’adaptait-il à l’anatomie et aux codes de séduction féminins jusqu’à trouver une place légitime dans un vestiaire qui lui était jusqu’alors à peine entrouvert
Mais avant d’en arriver au pantalon, les restrictions de la Seconde Guerre mondiale avaient déjà imposé dans la garde-robe des femmes tout ce que les surplus militaires ou les vêtements usagés disponibles leur permettaient de porter : imperméables, manteaux, vareuses, gilets, tout était reconverti, cintré, réadapté, stylisé avec les moyens du bord. Tant et si bien que le fameux New look introduit par Christian Dior en 1947 n’avait de new qu’un retour à la féminité du début du siècle, taille étranglée, tissus fleuris et jupons volumineux auxquels s’ajoutaient quelques astuces sexy empruntées au glamour hollywoodien, décolleté raisonnable, épaules dénudées et gants longs ou opéra qu’il suffisait de dérouler pour donner l’impression d’amorcer un strip-tease

Et les hommes ?
Parallèlement, les hommes qui avaient, jusqu’au XVIIIe siècle, toutes les libertés en matière de coquetterie ne peuvent, dès le début du siècle dernier, oser aucune fioriture sans passer pour homosexuels. C’est à peine si les années 70 leur offrent la fantaisie de leurs chemises pelles à tarte, moulantes, transparentes ou fleuries, et les autorisent à porter ces pattes d’eph’ que de toute manière les femmes leur ont piquées, ainsi que des chaussures à talons. Cette récréation qui marque la fin de la guerre du Vietnam et souligne un certain désengagement militaire malgré la guerre froide ne durera qu’une petite décennie. Très vite, une classique austérité reprend possession de la garde-robe masculine. Les hommes doivent ruser pour égayer leurs tenues, notamment en osant timidement certaines couleurs, tandis que les femmes poursuivent leurs larcins, s’en donnant à cœur joie avec les coupes boy-friend, la lacération des chemises et des jeans, le détournement des ceintures et cravates

La chute des tabous vestimentaires
Aujourd’hui, à l’heure où vient de se conclure au Canada et aux États-Unis une assez longue bataille des toilettes permettant la création de WC publics de genre neutre, la mode qui a déjà tout permis aux femmes, du tweed aux rayures tennis, du blouson au costume, de la chemise ample aux mocassins et aux derbies, renonce à ses tabous en faveur des hommes. Aussi, quand on parle de mode androgyne en 2017, c’est surtout dans les défilés masculins qu’il faut décoder cette tendance. Fleurs chez Dior, décolleté plongeant, mais sur un pull V chez Givenchy ou Ann Demeulemeester, imprimés japonisants chez Gucci sur imperméable satiné, jabots chez Versace, lavallières un peu partout, les hommes se réapproprient ce que les femmes n’en finissent pas de leur emprunter, même le kilt qui est en Écosse le symbole ultime de la virilité, et le kimono qui n’a jamais dépareillé un samouraï. Les créateurs Marc Jacobs et Jean-Paul Gaultier qui portent volontiers la jupe ont fini par habituer l’œil à cette nouveauté pas si nouvelle. Et au fond, que les femmes portent le costume masculin en le déstructurant, ou que les hommes renouent par petites touches avec les falbalas des mignons du XVe siècle, la mode ne fait qu’officialiser l’aube d’une époque où le genre, quel qu’il soit, ne devra plus poser problème et où le vêtement retrouve sa vocation qui permet à chacun de se recréer comme il l’entend

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