Abou Hafs, le salafiste « repenti »

L’ancien détenu Mohammad Abdelwahab Rafiki, dit Abou Hafs, près de la mosquée Hassan II à Casablanca.

PORTRAITC’est en prison que l’ancien prêcheur a opéré son revirement spirituel.

03/05/2017

Septembre 2016 : dans les rues de Casablanca, une affiche d’un candidat du parti nationaliste historique « Istiqlal » couvre les panneaux de la campagne électorale. En costume et cravate bleus, le candidat tend la main vers ses potentiels électeurs. Difficile de croire qu’il y a seulement quelques années, l’homme en question haranguait les foules salafistes. Son nom : Mohammad Abdelwahab Rafiki. Son surnom de prêche : Abou Hafs. Salafiste radical il y a dix ans, l’homme a choisi de troquer sa djellaba et sa barbe pour un costume taillé sur mesure. Un retournement à 180 degrés aux airs de voyage initiatique

Salafiste dans le sang et dans les rangs
Sur sa période salafiste, Abou Hafs reste évasif. « Je n’ai jamais choisi d’être salafiste. Je suis né dedans, c’était quasi naturel », explique-t-il à L’Orient-Le Jour. Né à Casablanca en 1974, Abdelwahab Rafiki grandit dans une famille modeste. Il est le fils unique d’un fonctionnaire de santé et d’une employée de la Royal Air Maroc, la compagnie nationale. Comme beaucoup de jeunes de son quartier, il est inscrit à l’école coranique et maîtrise, à neuf ans, chaque verset du Coran. Une enfance qu’il juge « normale ». Interrompant le cursus de l’école publique, il décide, sous consigne paternelle, de se rendre en Afghanistan. Il a quinze ans. À l’entendre, ce voyage lui est apparu comme une évidence : « Des centaines de jeunes musulmans s’y rendaient et les régimes antisoviétiques nous y encourageaient. » Selon certains médias marocains, le jeune homme aurait suivi un stage de maniement d’armes. Abdelwahab Rafiki assure, de son côté, que son père se rendait en Afghanistan pour des raisons humanitaires, sous la houlette de l’association marocaine pour le soutien du jihad afghan créée par Abdelkarim Khatib, figure de la scène politique marocaine. S’il balaie les polémiques, ce voyage semble l’avoir façonné. « Ce fut une étape fondamentale dans mon apprentissage d’adolescent », commente-t-il
Quelques mois plus tard, retour temporaire au Maroc. Baccalauréat en poche, le jeune Abou Hafs s’envole vers une autre destination phare des milieux salafistes : l’université islamique de Médine, en Arabie saoudite. Dans ce centre de l’opposition à la monarchie saoudienne, Abdelwahab Rafiki apprend la charia et devient prédicateur
C’est alors que le séisme des attentats du 11 septembre 2001 a lieu. Abou Hafs suit, à coup de prêches et de déclarations, la vague anti-américaine. « Oussama Ben Laden symbolisait à certains égards cette lutte contre l’hégémonie américaine, et même si je n’adhérais pas à ses méthodes violentes, son discours était rassembleur », explique-t-il. Cet anti-impérialisme radical, Abou Hafs en fait sa devise. Dans un prêche devenu célèbre, il accuse les États-Unis et justifie le contrecoup d’el-Qaëda. Seize ans plus tard, il y voit un certain manque d’originalité. « C’était la mode… Vous n’aviez qu’à mettre la chaîne al-Jazira, et vous étiez bercés de ce genre de prêches. » Puis fin 2002, le « prêche de trop ». S’attaquant à l’immobilisme des régimes arabes sur la question palestinienne, il vise directement l’hypocrisie du royaume chérifien. « Je n’ai jamais appelé les gens à prendre les armes, je m’attaquais à l’ordre mondial, aux puissances », se souvient-il. Côté gouvernement marocain, la purge contre les salafistes commence et Abou Hafs n’y échappe pas

La prison ou le parcours initiatique
Février 2003, Abdelwahab Rafiki est arrêté à Salé. Incarcéré pendant trois mois, il prend alors connaissance de la vague d’attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. Face au tribunal, la marge d’action de ses avocats est vite limitée : « Quand on t’accuse de terrorisme au Maroc, tu ne poses pas de questions », précise le religieux. La condamnation tombe : trente ans d’emprisonnement pour avoir encouragé les terroristes à passer à l’acte. De ces procès jugés arbitraires par des associations des droits de l’homme, Abou Hafs garde un souvenir douloureux. « Dès que je me suis retrouvé face aux juges, j’ai su que je finirais ma vie en prison. Il n’y avait pas de sortie possible », admet-il
En prison, entre les quatre murs de sa cellule, le salafiste entame ce qu’il surnomme sa « mourajaa interne » (ou remise en question). La bibliothèque de la prison lui sert de refuge et il parcourt chaque jour les pages des livres qui s’y entassent. Sous supervision de ses geôliers, il entreprend une licence de droit public et deux ans de sociologie. « J’ai lu, je me suis battu avec mes idées, c’était en sorte mon voyage initiatique », explique-t-il. Lors de ces promenades obligatoires, le détenu croise alors d’anciens camarades et puis des confrères « beaucoup plus radicalisés », voire jihadistes. « La prison te donne du temps, mais surtout t’éloigne de ton milieu. Tu es vidé, non étiqueté. Alors tu décides de te créer de nouveaux repères », raconte-t-il
2012, coup de tonnerre après les soulèvements du 20 février 2011. Le roi Mohammad VI accorde une grâce généralisée à plusieurs des salafistes détenus post-16 mai. Pour Abdelwahab Rafiki, cette libération sonne comme une « réparation », après neuf ans de détention qu’il juge arbitraire. À sa sortie de prison, il découvre un Maroc différent, celui de l’après-printemps arabe. Mais son milieu, lui, n’a pas changé. De retour au foyer familial, il doit faire face à la réaction des siens, partagés entre la méfiance et l’acceptation

Les défis du   cheikh éclairé 
À sa sortie de prison, le nouveau Abou Hafs est prêt à se « réinsérer dans la société ». Intégré dans des radios et des télés, il enchaîne les interventions médiatiques. En 2016, il s’engage au sein de l’« Istiqlal ». Un an plus tard, il crée « al-Mizane » (la balance), organe de déradicalisation parrainé par le parti pour les « jeunes qui pourraient passer de l’autre côté ».
Pour les anciens des rangs salafistes, c’est la trahison de trop. Hassan Kettani, un de ses anciens compagnons salafistes, renie l’« aliéné » et lui reproche d’appeler à une relecture des textes religieux. Abou Hafs a « trahi » ses anciens confrères et doit désormais en assumer les conséquences. Menacé de mort, le dignitaire éclairé reste tout de même serein : son voyage a été long, mais il n’est pas près de s’arrêter. Dans un ouvrage collectif à paraître prochainement, L’héritage des femmes, il appelle à l’égalité des genres et plaide pour un débat progressiste sur les textes religieux

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