Il est sept heures, Beyrouth s’éveille

 

Photo G.K.

PHOTO-ROMANUn jeune homme de trente ans rentre à Beyrouth pour renouveler ses papiers après vingt années d’absence. Et (re)découvre sa ville qui se déploie un lundi au petit matin


Gilles Khoury
| OLJ
10/04/2017J’avais sursauté. Réveillé par le bruit des klaxons. Voitures, bus, camions, motos. « Ici, même les passants sont équipés de klaxons, c’est à cause d’eux que je suis sourde ! » m’avait dit Wadad en me servant le café au lit dans une minuscule marmite en fer. Wadad, c’est la brave vieille dame qui garde l’appartement familial depuis que mes parents ont pris la poudre d’escampette vers Londres où je suis né et j’ai poussé, voilà bientôt trente ans. Les yeux bouffis, les joues rosies à point par le petit déjeuner de Wadad, mes jambes flageolantes m’avaient transporté vers la baie vitrée que le soleil balbutiant peinait à tartiner de doré. Je voulais revoir la Méditerranée. Dans mes souvenirs, la mer a toujours été là, nous attendant d’été en été, sur cette véranda où l’on jouait à compter les bateaux avant que l’horizon ne vienne les grignoter

Elle est où, ma mer ?
Ici, l’eau est encore dans l’air, je le sais à mes pieds dénudés qui dessinent des empreintes embuées sur les tomettes humides. J’ai du mal à y croire, mal à m’y faire, mais plus aucune trace de Méditerranée. Rien. Il faut que je fronce les yeux pour deviner un résidu de bleu. Je le vois, il galope vers moi. Se faufile entre le sans-gêne, l’arrogance des tours d’en face. Finit sa course, pris dans un dédale de fils électriques sur lesquels des moineaux casse-cou jouent les équilibristes. L’aube laiteuse enveloppe l’air de sa chape de silence que seule une conversation entre un minaret et une cloche réussit à fendiller. Le soleil s’étire et commence à se détacher des montagnes qui époussettent leurs épaules zébrées de poudre blanche. Il est 7h, les dieux s’éveillent. Mêlée au tintement cristallin de la vaisselle qui bulle déjà en cuisine, la voix gris-tabac de Wadad : Allez file de suite chez le moukhtar, sinon la formalité prendra des heures

Comme un alien dans la ville
Visiblement, les journaliers d’EDL en sont encore à ronfler, je me farcis douze étages à pied. Et il suffit que j’atterrisse au pied de l’immeuble pour muter en piéton grognon, assourdi et tourneboulé par la noria des empressements et le mélange des embarras. C’est l’heure à laquelle des messieurs moustachus abandonnent leurs chaises en plastique pour des vieilles Mercedes-Benz 200 larguées en double file. Ils y poseront des enseignes jaunes et voilà que leurs bagnoles qui boitent se font taxis. Ils héleront ensuite des passants pressés qui y pencheront leurs têtes encore froissées de sommeil avant de s’entasser, à quatre, parfois cinq, comme des sardines sur la banquette arrière. On y fraternisera en discutant de sujets qui ne fâchent pas, la météo, la situation du pays, Trump, et un homme essayera sans doute de mettre la main à la cuisse d’une jeune fille en fleurs. C’est le moment, aussi, où des paumes oubliées sur les klaxons signaleront à tout le quartier que le feu a viré au vert. Où une pauvre Renault au pot d’échappement crachouillant décidera de se suicider. (Re)rhapsodie de klaxons. Des ouvriers cendreux quitteront alors (heureusement) leurs scies et leurs pelleteuses pour venir pousser puis réanimer la carcasse gisante. Les tantes aux chemises de nuit coordonnées à leurs tentures lâcheront leurs balais mousseux et s’appuieront au balcon de leurs curiosités. Leurs chats s’y mettront également, se retrouvant nez à nez avec de vieux pigeons salis qui sortent la tête des stigmates d’obus creusés dans les murs lépreux

Moukhtar Michel
Bientôt, la circulation reprendra son cours normal. Les ouvriers rejoindront leurs scies et leurs pelleteuses, les tantes leurs mosaïques à lessiver. À l’entrée des immeubles, en ce printemps naissant, on plante du mieux qu’on peut. Rose délavé des hortensias, blanc dévorant des gardénias, violet velouté d’un bougainvillier qui camoufle les regards accablés d’enfants en tabliers, ne s’avançant qu’à regrets vers leurs bus. Bientôt, le cafetier viendra régaler ses clients avec ses tasses qui claquent comme autant de mâchoires que l’aube fait encore bailler. Bientôt, les stores de fer s’ouvriront comme des rideaux qu’on lève sur un nouveau matin. Bientôt, les portes grinceront et se pousseront. Celles des églises où les femmes iront promener leurs prières et leurs cierges agenouillées. Celles des coiffeurs où elles iront ensuite se laquer l’épi, se faire lever la mini-vague bleuie. Celles des fours où le pain se fait tresser, bomber, enfariner. Celles du légumier qui dispose sa marchandise par couleur, du papetier qui déroule ses journaux de mauvaise augure. Et bien entendu, celle du moukhtar Michel qui vient de retourner son enseigne indiquant désormais : Come in, we’re open, que son officine est climatisée, que la cigarette y est interdite. Il est sorti m’accueillir sur le parvis. Les bras tendus nimbés d’essence de lavande, le sourire en bandoulière hachuré des grains de thym de sa mankouché. Accompagné d’un sabah el-nour habibé, extatique, époumoné. Gavé de lumière. Comme celle qui inonde ce Beyrouth qui s’apprête à saluer cette nouvelle journée

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