« Visages en mémoire » de Béchara Ghanem el-Bon.

LIBAN

Fady NOUN | OLJ
18/01/2017

De toutes les figures politiques et artistiques évoquées par Béchara Ghanem el-Bone dans son récent ouvrage en arabe, Visages en mémoire (Woujouh fil-Bal), c’est celle de Raymond Eddé qui ressort le plus vivement. Il est vrai que l’auteur était bien connu du Amid du Bloc national, que sa position de rédacteur en chef de Radio-Monte Carlo lui donnait l’occasion de rencontrer assez souvent.

Nous sommes encore nombreux à nous être réjouis, un jour ou l’autre, des traits d’esprit et réparties, parfois cinglantes, de Raymond Eddé, un homme qui a véritablement incarné « la conscience du Liban », tout au long de sa carrière politique, et en particulier durant les années qui ont précédé les guerres multiformes de la période 1975-1990. Curieusement, nous retrouvons cet intérêt intact à la lecture du livre de Béchara el-Bone.
C’est le 7 janvier 1977 que Raymond Eddé débarque en France venant du Caire, sans se douter que la capitale française l’accueillera jusqu’à sa mort. Béchara el-Bone évoque brièvement les circonstances de cette arrivée, après deux tentatives d’assassinat, le 11 novembre 1976 et un mois plus tard, le 11 décembre 1976.

(Pour mémoire : « Retour » symbolique de Raymond Eddé au vieux port de Byblos)

Liste noire
Mais auparavant, nous retrouvons, début 1977, Raymond Eddé hôte du président égyptien Anouar el-Sadate, au Caire. Ce dernier l’accueille dans son bureau, lui conseille de ne pas rentrer au Liban et lui montre une liste noire de personnalités politiques que la Syrie compte liquider. Son nom figure en tête. « Cette liste, lui rétorque Raymond Eddé, mon ami Kamal Joumblatt me l’a déjà montrée. »

Séance tenante, Raymond Eddé appelle le leader du Mouvement national au téléphone et lui propose de le rejoindre au Caire, pour y former un gouvernement en exil. Ce dernier lui répond qu’il n’est pas, malheureusement, en état de quitter le pays. Réflexion faite, et chargé d’une mission par le président égyptien, Raymond Eddé se rend alors à Paris. En marge de sa mission, il sonde le Quai d’Orsay et les officiels français sur la possibilité de former un gouvernement en exil. Constatant que la voie est ouverte, il joint à nouveau Kamal Joumblatt, mais pour en obtenir la même réponse. Il essaie ensuite de convaincre de son projet, mais en vain, Kamel el-Assaad et Saëb Salam. Le premier sera neutralisé politiquement, et le second finira par s’exiler à Genève. Le 16 mars 1977, Kamal Joumblatt est assassiné. Constatant que la liste noire est bien réelle, Raymond Eddé décide de rester en France.

Il s’installera d’abord au Prince de Galles, puis au Queen Elizabeth, et dans ce dernier hôtel à une seule condition : que le drapeau israélien hissé avec d’autres, devant l’hôtel, fût ramené et que le drapeau libanais le remplace. Vingt-trois années durant, il suivra de ce lieu où il avait choisi de résider en étranger les péripéties de la guerre et de l’après-guerre au Liban, se tenant informé de ce qui se passait par tous les moyens à sa disposition, du téléphone à la lettre, en passant par le télex, sans compter les journaux, les rapports de son parti, le Bloc national, et les récits des nombreux visiteurs qui viennent recueillir ses réactions comme on consulte un baromètre politique. Il mourra le 10 mai 2000, sans avoir réalisé son rêve : celui de former un gouvernement en exil dont il pressentait qu’il aurait pu sauver le Liban, et sans avoir assisté au départ inespéré des troupes israéliennes (24 mai 2000) puis, cinq ans plus tard, à celui des troupes syriennes (26 avril 2005).

(Pour mémoire : Une partie de la rue Georges Haddad prend le nom de Raymond Eddé)

« Ci-gît Raymond… »
Tardivement, ses visiteurs l’interrogeaient sur « ce qu’il pouvait dire aux Libanais ». Et lui de répondre : « Je ne peux rien leur dire, parce que je ne peux pas leur mentir. » Il avait longtemps et vainement défendu l’idée d’un déploiement d’une force internationale au Liban-Sud, et vainement dénoncé l’accord du Caire (1969) qui permet aux organisations palestiniennes armées d’utiliser le sud du Liban comme une base pour leurs opérations contre Israël. Il s’était désolé en 1976 de l’entrée des troupes syriennes au Liban, venues au secours des forces chrétiennes. « Le Liban vient de passer sous occupation syrienne », s’était-il écrié ce jour-là. En toute occasion, il ne manquait jamais de souligner que ni lui ni son parti « n’avaient jamais tué, volé ou trahi… ou incité quiconque à le faire ».

Célèbre pour ses réparties, et répondant à Béchara Ghanem el-Bone, qui lui demandait ce qu’il voudrait voir écrit comme épitaphe sur sa tombe, Raymond Eddé sortit un jour l’un de ses mots les plus percutants. Après avoir réfléchi un moment à la question, il répondit : « Je voudrais qu’on écrive sur ma tombe : Ci-gît Raymond qui avait raison. »

Imprimé sur du papier crème mat par les éditions Dergham, le livre de Béchara el-Bon est d’une lisibilité totale. On peut le commencer à n’importe quelle page. Les chapitres qu’il consacre aux « visages » qu’il évoque sont courts et directs, écrits dans un « arabe littéraire simplifié » assez élégant pour ne pas heurter les spécialistes, mais accessible à tout un chacun. Au fil des pages défilent de nombreuses figures, certaines connues, d’autres moins, Gamal Abdel Nasser, Charles de Gaulle, Helmut Kohl, Willy Brandt, François Mitterrand, Nelson Mandela, Richard Nixon, mais aussi saint Charbel, Nasrallah Sfeir, Paul Tabet, Mahmoud Darwiche, Michel Abou Jaoudé, Amin Maalouf, Mohammad Abdel Wahab, etc. Sur un ton léger, Béchara Ghanem el-Bone dit des choses graves : la présence et la prégnance du passé. Ses « visages » sont des liens entre les générations : occasions de souvenirs, pour les anciens, occasion de découvertes pour les jeunes.

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